même un faux-mouvement
2 novembre 2020



Il aurait mieux valu / Même un faux mouvement /
Même un regard froissé, plutôt / Que ce geste évité / Ce geste absent

Dominique A, « Ce geste absent » (Vers les Lueurs, 2012)


Ce ciel, plutôt qu’un autre : celui-là, ou un autre. Ou rien. À choisir, rien. On dit : le bruit d’un arbre tombé au milieu de la forêt, personne ne le sait. Tout aussi bien sourd, le bruit de l’arbre foudroyé, que muet. Désormais, c’est l’arbre tout entier qui se dresse dans l’indifférence aveugle du monde, maintenant que de nouveau on se calfeutre.

Autrefois, on possédait au moins la dignité et l’élégance de tracer sur le linteau des maisons des signes noirs pour dire que la maladie était là, et qu’il fallait fuir, vite. À part ce signe, nous sommes moins fils que frères des cités pesteuses et des hommes apeurés.

Nous dormons dans les mêmes rêves, porteurs des mêmes imbéciles espoirs, sûrs que le monde sera le nôtre, plus tard, si seulement.

On réclame que tout soit fermé pour ne pas mourir de la maladie, que tout soit ouvert pour ne pas mourir. La séparation de la vie économique et de la vie nue a rendu ce monde impossible. Au milieu, d’autres vies creusent des nécessités aberrantes. Par exemple, seulement se plonger dans le silence.

Prelude en Do Minor, Op. 28, No. 20 de Chopin. En demandant des oracles aléatoires à sa musique, on tombe parfois sur des crevasses plus grandes que soi qu’il faut parvenir à grimper, tout le reste du jour, et on n’y parvient pas.

Image des boîtes aux lettres, leurs solitudes intactes parmi l’automne effondré déjà. Sur le téléphone soudain, cette nouvelle qui tombe : un entretien avec un penseur réactionnaire : « sommes-nous véritablement passionné par la liberté ? » Le titre porte déjà le sous-texte, plein d’éructation vengeresse, d’appels à peine masqués au crime de masse au nom de la liberté qu’ils ne veulent défendre qu’au mépris de ce qui la rend possible. J’éteins la maudite machine pour ce soir.

L’université est donc fermée. Indifférence ici encore. Le distantiel — ce mot qui promet aux nuages, mais sur lequel tombe la pluie grise et lente de la séparation — fera bien l’affaire, dit-on. On sait pourtant que parler à un écran n’est pas parler ; comme dire n’est pas s’adresser. On sait que rien ne traverse la paroi ; que tout se dépose. On sait déjà. On l’accepte au nom des morts sauvés peut-être. On essaie de ne pas penser à ce qu’on perd aussi, à ceux qu’on perd.

Rien n’aura lieu que le lieu : et même pas. Dans les couloirs vides des administrations, des villes, des mondes entiers seulement peuplés de ceux qui errent à leurs surfaces, le contraste avec les corridors pleins des urgences — mais sans images. On est constitué de ces absences d’images.

Entendu ce matin cette phrase de François Bon dans son édito matinal qui est désormais maintenant un rendez-vous important, avec soi-même, pour les bribes qu’on arrache : « Le langage, c’est notre maison ; le monde, c’est notre deuxième maison : le numérique n’est pas une maison, il est comment le langage advient dans la maison du monde. » La laisser résonner, ce jour, la laisser prendre la place, comme l’amiante sous les parkings qui coule et fait tenir la ville au-dessus.


arnaud maïsetti - 2 novembre 2020

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