tout était propice à la nuit et à la méditation indéfinie
21 décembre 2020



Enfin l’automne déclinait, tout en froidure et en grisaille. C’était un automne hivernal qui venait maintenant, une poussière devenue la fange de toute chose, mais en même temps le froid de l’hiver nous apportait quelque chose d’appréciable : l’été brûlant était fini, le printemps viendrait plus tard, l’automne se définissait finalement en hiver. Et dans les hauteurs de l’air, dont les teintes délavées n’évoquaient plus ni chaleur ni tristesse, tout était propice à la nuit et à la méditation indéfinie.
Ainsi étaient toutes ces choses pour moi avant que je les aie pensées. Si aujourd’hui je les écris, c’est que je m’en souviens. L’automne que je possède vraiment, c’est celui que j’ai perdu.

Pessoa, Climats

Le solstice encore et toujours, il en viendra donc un chaque fois que le soleil se décidera à passer à la verticale du tropique du Capricorne — à onze heure deux, c’en était fait. Le jour le plus court du monde, jusqu’au prochain. Cette rétraction de la lumière jusqu’à ne plus croire en elle ; ou ne croire qu’en elle. On regarde le ciel cherchant dans les lumières sans doute la plupart mortes ce qu’il en sera de nous, demain, bien vite. Et puis, il faut rentrer.

Devant la mairie, le pêcheur qui s’en allait comme son père, son grand père, et tous les ancêtres avant lui : et se dire qu’il serait le dernier ? Je ne sais pas : à son regard, je voyais bien qu’il ne se posait plus la question : il serait le dernier, et il n’en était que plus indifférent. Aux fenêtres de l’hôtel de ville, peut-être qu’on se saoulait au Champagne au même moment, d’avoir été du bon côté de l’isoloir. L’indifférence du pêcheur portait sur les salons lambrissés aussi dont il ignorait l’existence, sans doute.

Dans le regard du vieil homme, tout a fini, sauf sa propre fin qu’il repousse à la prochaine pêche, et elle sera peut-être meilleure qu’aujourd’hui, Dieu seul sait, et Il ne sait rien.

Lu d’une traite L’ironie du sort de Didier da Silva ; repris Maître et Serviteur de Pierre Michon ; regardé longuement les pinturas negras que Goya avait exécutées comme sa vie, pour rien, pour lui seul, pour la solitude écrasante d’avoir commis cette existence jusque là. J’apprends que Goya est mort à Bordeaux, chose que tout le monde sait peut-être, et je m’en veux de ne le savoir que maintenant ; je voudrais désormais savoir où exactement le corps a respiré une dernière fois.

Il faudra que je me décide à retirer la page arrachée des œuvres complètes de Saint-Just que j’avais posé au-dessus du bureau — je ne sais pourquoi. (Je sais très bien pourquoi.)

Le Grand Ptolémée qui inventa pour nous le Solstice dessinait aussi, par désœuvrement et pour la gloire de la vérité scientifique, qui est son envers. Peignait-il à main levée ? Ici, la carte du monde connu, indubitable preuve que la réalité se mesure au poids de croyance qu’on lui voue, à la beauté que lui confèrent ses contours — et aux joues gonflés des angelots qui figurent le vent.

La douleur au poignet est étrange. Elle bat irrégulièrement, sans rien qui la provoque, apaisée par rien de singulier. Elle me rappelle que je possède un poignet, que le corps est au bout de moi-même cette lourdeur qui m’empêche davantage qu’elle ne me permet le monde. Elle est un rappel constant de l’entrave qu’est le corps à l’égard du désir.

Il n’y a dans la nature que du noir et du blanc : phrase de Goya, que toute sa vie dément. Peut-être que toutes les phrases qu’on retient des hommes impossibles sont exactes à la condition que la vie les démente.

Le 21 décembre, la nuit est la chose la plus répandue en ce monde qui dépasse l’équateur, et c’est dans cela que j’écris, sans autre pensée que celle qui me tourne vers elle.


arnaud maïsetti - 21 décembre 2020

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