La ville écrite | garde ton calme
1er janvier 2021



La scène est à Marseille, au pied du mur de l’époque et de l’université : parmi le printemps oublié sur le parking vide (trois vigiles, cerbères en costume, en garde l’entrée sans mot), on n’entend rien des trains qui de l’autre côté de la place Victor-Hugo vont et viennent, gare qui vomit ses départs comme ses arrivées et ne descendez pas avant l’arrêt complet des moteurs de l’histoire en marche, soudain Cléone s’avance (geste tragique) pour hurler doucement les alexandrins qu’elle nous destine depuis quatre siècles et qu’on n’entend plus

Ah ! Que je crains, Madame, un calme si funeste !
Et qu’il vaudrait bien mieux...

elle est alors interrompue pour toujours par Hermione, c’est la scène deux, l’acte quatre et terrible et par le reste du drame qui n’a rien à voir avec rien, sauf quand on s’en empare pour parler dans sa bouche, lui voler les mots et leurs contextes, et arracher au héros des tragédies le simple quotidien de notre présent plus tragique encore, ses violences atroces qui étouffent l’horizon : suffirait qu’on se saisisse de sa crainte, et du funeste, de conserver le calme et les apparences, pour en déjouer l’innocence coupable : et parler des complots qui manquent tant à ces jours, faire surgir sous les souffles et à même la pierre humide du mur, le mot émeute qui appellerait les émeutes — et qu’une main aurait noté ces mots rageusement sur un mur au hasard (c’est faux : il n’y a pas de hasard, seulement le mur de la bibliothèque universitaire), comme on supplie, doucement, le réel d’être traversé, comme les amants demandent, doucement : comme on demande avec rage et bonheur aux passants qui passent, : garde ton calme, ami, garde ton calme, et renverse ce monde.


arnaud maïsetti - 1er janvier 2021

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