jours hantés par le visage
25 mars 2021



Il n’y a point de visage qui ne réponde au désir d’une main. Point de main qui ne soit hantée par le visage.

Edmond Jabès, Le livre des Ressemblances,, 1978.

La maladie n’a pas de nom : est-elle une maladie ? Je sais son envers au nom impossible à dire — prosopagnosie. L’impossibilité de reconnaître les visages. Au contraire, ces jours, impression de croiser sans cesse un visage ancien, perdu, ressurgi ; et la violence chaque fois. Violence, parce que le visage qui me regarde, ahuri, est inconnu ; ou parce qu’il porte en lui la possibilité d’un autre ?

Des mois sans visage, sans rien voir des autres que sur l’écran la surface peu définie des ombres pixelisées, mal éclairée, sans profondeur. Et ces derniers jours, visages par centaines : dans les assemblées générales des théâtres, dans les rues de nouveau circulantes — pour moi, de nouveau, les empruntant à demi, d’un pas mauvais, trébuchant presque sur moi-même.

Paroles entendues et gestes esquissés dans les théâtres occupés : oui, ces jours, on traque la dignité et la joie comme autant de bêtes sauvages enfouies et elles sont là, elles ont gardé leur sauvagerie, leur tendresse.

Il n’y a pas de remède aux maladies qui n’existent pas. Il y a des rêves bien sûr ; il y a la fatigue qui résout tout ; les souvenirs qui se perdent dans l’épuisement comme dans la ville. Il y a d’autres jours devant sur quoi se briser. Il y aura d’autres violences, dont une suffira à me terrasser enfin. Je n’imaginais pas que l’avenir était fait de tant de passé. Je dépose rapidement ces mots ici pour m’en défaire, et je vais rejoindre la ville et ses visages insensés, que je n’ai jamais vus et que je reconnaitrais.

Image : vertige devant quoi on se tient, et dont l’énigme persiste : pourquoi on ne se jette pas ? La peur tient à cela : si on s’écoutait, on n’y regarderait pas deux fois. Mais on regarde, et à bien plus qu’à deux fois. Alors on ne saute pas, on est tout entier ce désir de se jeter, de se confondre avec ce désir. Et on reste, là, à regarder échouer ce désir. Il faut partir et on s’éloigne.


arnaud maïsetti - 25 mars 2021

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