nuit sombre au-dedans d’une pierre
17 juillet 2021



Au revers qui paraît l’endroit, au cœur d’une prise sans emprise, au long des heures, à l’orée de l’indéfiniment prolongé de l’espace et du temps, attrape-dehors, attrape-dedans, attrape-nigaud, dis, qu’est-ce que tu fais ? Qu’est-ce que tu es, nuit sombre au-dedans d’une pierre ?

H. Michaux, Poteaux d’angle

On reconnaît les époques de confusion à ce qu’elles jettent sur nos visages le désir de fuir le monde tout autant que celui d’y plonger, pieds joins, mains nues, pour s’expliquer avec lui. Les deux désirs, eux-mêmes confus, on voudrait les fuir ou s’expliquer avec eux : vraiment, on reconnaît les époques de confusion à la confusion qui nous saisit quand il faut envisager le lieu où nous sommes et les lignes de partage. On sait qu’on est une raison de cette confusion, une part d’elle, et le désir de fuite et de combat revient.

Quand la confusion n’engendre pas seulement de la confusion et des désirs, mais le risque de s’abîmer dans l’époque, on rêverait plutôt d’un lac maya en Amérique centrale, où on se laverait matin et soir en regardant les volcans éteints. Mais non : l’époque serait là quand même, ses débats qui se débattent, ses cris imbéciles, l’absence imbécile de cris aussi — cris qui tombent toujours à côté de la cible, et la cible qui se frotte les mains.

Le mardi treize juillet, rue Thubaneau, à Marseille, à deux pas de la Gare Saint-Charles, je tombe au hasard sur l’ancien club des Jacobins d’où est parti en cortège le chant fameux : la date était la même, ce treize juillet — l’année seule changeait. Et dans ce qui basculait dans le changement infime de quelques chiffres, s’engouffrait l’incompréhensible. Les mots de mourir et de libre semblaient dire quelque chose, mais quand on les hurle aujourd’hui, on n’entend rien de ce que les mots jetaient depuis les gorges de 92. Que faire de ces mots ? Les laisser ? En forger d’autres ? Les relever ? Trop usés d’avoir servi, ils sont épuisés. On les entend toujours comme de seconde main, grotesques presque. C’est comme le mot d’amour dans les poèmes médiévaux : je sais bien que c’est tout autre chose que le mot nomme, que ce pourrait être un autre mot.



Reste que les corps qui aimaient ressemblaient aux nôtres ; et les cadavres aussi qui tombaient, tombaient avec les mêmes gestes, partageaient avec nous le même désir nu de vivre encore. Je pense à ces gestes comme je pense aux cités lacustres en pays maya : avec la confusion qui nomme la colère de n’être pas ailleurs, date le désir d’inventer d’autres manières de vivre l’ici, réarme chaque jour.


arnaud maïsetti - 17 juillet 2021

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