Ce monde qui croupit ainsi dedans soi-même
21 octobre 2021



Ce Monde, qui croupit ainsi dedans soi-mesme,
N’esloigne point jamais son cœur de ce qu’il aime,
Et ne peut rien aimer que sa difformité.

Jean de Sponde, Stances de la mort


Je ne sais pas si je connaîtrai, de mon vivant, la fin de la fin du monde ; on guette les signes pourtant, les signes avant-coureurs de ce qui enfin nous jetterait dans les commencements. L’univers est en expansion, nous raconte-on : mais en expansion dans quoi ? Oui, on guette. On ne sait rien. On est, de son vivant, contemporain de sa mort : cela on le sait ; les espèces crèvent comme des rats, et les rats s’enfuient quand on marche le soir dans la ville et les ruelles sombres. Vraiment, je ne sais pas. C’est peut-être infini, cette fin où l’on est : l’infini ce n’est pas assez disait la phrase dans le rêve qui sous la douche brûlante insistait avant de s’échapper, mais où ?

Lu plusieurs heures les paroles de ceux qui, jour après jour, racontent ce soir-là de novembre. Autrefois, on avait cette expression pour finir une phrase inachevable : « ceci, cela, et tout le bataclan ». On ne le dira jamais plus — c’est une autre certitude, on n’en a pas tant, on s’y accroche. Parmi les mots tenus dignement tout à l’heure, que je lis le soir, il y avait ceci : que cette salle, ce soir-là, était notre pays. [1] Cela veut peut-être dire : des corps enchevêtrés, les vivants protégés par les morts qui font boucliers ; cela ne veut peut-être rien dire, et sans doute faut-il seulement déposer cette image, avec les autres, et se taire.

Cette vieille dame, dans le café : le visage détruit (elle n’est peut-être pas si vieille, cette centenaire digne et belle) ; son verre de vin blanc toute la matinée devant elle, à moitié plein, qu’elle portera cent fois aux lèvres sans le boire, ou à peine une goutte à chaque fois, et le regard posé au loin, à quoi pense-t-elle ? Elle parle en elle, murmure parfois des phrases ; à qui ? Quelle colère intérieure, quel amant perdu, quel regret jamais compris ? Je réponds aux messages sur l’écran — il en vient toujours ; plus on répond, plus on nous répond : quelle fatalité —, et jette par moment, à la dérobée, un regard vers elle ; elle partira sans que je m’en aperçoive. C’est elle aussi, cette fin mêlée du commencement, quand vers midi, son absence rayonnait et que j’étais seul, et que tout s’écroulait dehors de la pluie et du temps.


arnaud maïsetti - 21 octobre 2021

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