adresse #2 | au passant
13 mars 2010



De loin, je ne suis pas différent, et quand tu t’approches (mais que cherches-tu ici, un numéro d’immeuble ? Je les ai tous arrachés),

que tu remontes et redescends la rue, que tu passes devant moi immobile et raide assis sur ces marches, tu te demandes si tu ne t’es pas perdu, si tu es bien à la bonne rue (ne t’en fais pas : j’ai retiré le panneau qui nomme la rue, et le remplace chaque jour par un autre que j’ai volé plus loin),

tu finis par t’approcher à petits pas et cercles concentriques, comme tous les autres, mais tu ne poseras jamais la question, je le sais bien, de savoir où tu es (es-tu vraiment certain de n’être pas à l’opposé exacte de cette rue que tu cherches ? Mais quand tu te retournes, la ville a disparu),

et tu tourneras bien dans ta bouche fermée cent fois la formulation de ta demande, mais tu as bien vu, finalement, à quel point je suis, moi, différent des autres : et de près, tu l’as bien reconnu (et pourtant de loin, qu’est-ce qui me différencie de ceux qui sont dans les rues à aller d’un point à un autre ? C’est un mystère) ;

assis ici sur ces marches que j’habite pour ne pas avoir à faire avec mon ombre, et je reste là à t’attendre, et si je prends la parole le premier (tu me permets de le faire, n’est-ce pas ? Sois tranquille, je te la rendrais bien assez tôt)

C’est que je t’ai attendu suffisamment longtemps pour me le permettre : et maintenant que je te regarde, cherchant une issue dans ce couloir qui n’a ni entrée ni porte dérobée (et tu voudrais sans doute frapper aux portes des immeubles autour ? Mais personne n’habite plus ici depuis que je suis sur ces marches)

Oui, maintenant que je te vois, les mains et le corps un peu tremblants (as-tu froid ? Assis-toi à côté de moi, j’y ai concentré toute la chaleur de la journée depuis des mois)

Et le visage tellement défait qu’on ne voit pas ce qui différencie les creux du visage de ses pleins, (et du froid ou de la tristesse, de quoi tiennent ces larmes ? Je ne sais pas)

Quand tu t’approcheras suffisamment près pour me voir, et mes mains mon visage, et la buée quand je parle, tu verras, (peut-être que je suis différent des autres, et que je te parle dans ta langue ? Peut-être)

que tu n’as plus à chercher l’endroit où aller —

arnaud maïsetti - 13 mars 2010

Licence Creative Commons





arnaud maïsetti | carnets




par le milieu

_adresses & monologues _nuit _solitudes _villes