où je possède mon infini
[Journal • 18.01.22]
18 janvier 2022



Chacun de nous a son propre alcool. Je trouve assez d’alcool dans le fait d’exister. Ivre de me sentir, j’erre et marche bien droit. Si c’est l’heure, je reviens à mon bureau, comme tout le monde. Si ce n’est pas l’heure encore, je vais jusqu’au fleuve pour regarder le fleuve, comme tout le monde. Je suis pareil. Et derrière tout cela, il y a mon ciel, où je me constelle en cachette et où je possède mon infini.

Pessoa, Livre de l’Intranquillité

Ce qui tombe, avec le jour, le poids des heures et des nuits derrière elles, est plus lourd encore que ce qui vient, on le sait — on le reconnaît à cet étonnement d’être à la pointe extrême du présent et d’être poussé devant nous par les cadavres, debout sur leurs cimetières : ignorant de tout cela et plus encore : avoir le sentiment d’être les derniers anciens.

Sur la plage, ce soir, le garçon et la fille, allongés longtemps, je les vois de loin, soudain se dressent, lui d’abord, et dans la découpe impeccable du coucher de soleil se met à danser, ivre de lui-même et d’être livré à son corps délié, je passe à leur hauteur, il a les yeux fermés et il danse comme si c’était possible de danser sur la plage et dans le froid, la fille ferme les yeux aussi comme pour mieux le voir et le rejoindre dans sa danse, il y a de la musique, je l’entends, quelque chose de baroque et de mort composée pour d’autres qu’eux, mais saisie par eux comme si c’était la première fois qu’on posait ces gestes sur cette musique — j’ai la sensation des débuts, après les fins.

Une promesse que l’on tient ressemble sans doute à ce garçon, à cette fille, dansant dans le soir parmi les derniers qu’on connaîtra, ne songeant pas qu’on dansait aussi dans Babylone au troisième millénaire avant notre ère, persuadés alors qu’on était surtout aussi à la fin de toutes choses — les marques en témoignent sur chaque fragment d’argile —, mais dansant, yeux fermés devant la mer battue pour eux seuls, tandis qu’à leur hauteur je prenais une image que je garde pour moi.


arnaud maïsetti - 18 janvier 2022

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