Rimbaud | Dix huit fois la nuit
3 avril 2010




Faire le relevé dans l’ordre de son apparition dans Les Illuminations du mot nuit, et sa phrase qui le nomme. Lire à travers lui sa traversée, sa conjuration, son épaisseur mouvante. Un parcours. Dix huit fois la même nuit, sans fin, d’été, froide et continue : ou arrêtée — dix huit même fois la nuit même, différente, opaque et résistante à toute effraction. Dix huit mots différents pour dire la réalité impossible : ou dix huit fois le mot répété pour forcer le langage à dire son expérience. "Nuit qui se révèle faite d’organes et remplie d’une attente physique" (Blanchot). Et pour cette nuit, quel jour ? "Ne m’attends pas ce soir, car la nuit sera noire et blanche" (Nerval) — pour ce jour qui précède, quelle nuit possible ? Quelle blancheur désirable en regard de quelle noirceur, essentielle ? "Rien de plus facile à trouver qu’une chambre pour une nuit, une partie de la nuit, si on le veut vraiment" (Koltès)

Les caravanes partirent. Et le Splendide-Hôtel fut bâti dans le chaos de glaces et de nuit du pôle.

Et, tandis que la bande, en haut du tableau, est formée de la rumeur tournante et bondissante des conques des mers et des nuits humaines,

Ton coeur bat dans ce ventre où dort le double sexe. Promène-toi la nuit, en mouvant doucement cette cuisse, cette seconde cuisse, et cette jambe de gauche.

A une distance énorme au-dessus de mon salon souterrain, les maisons s’implantent, les brumes s’assemblent. La boue est rouge ou noire. Ville monstrueuse, nuit sans fin !

Dans un cellier j’ai appris l’histoire. A quelque fête de nuit, dans une cité du Nord, j’ai rencontré toutes les femmes des anciens peintres.

- Même des cercueils sous leur dais de nuit dressant les panaches d’ébène, filant au trot des grandes juments bleues et noires.

Des châteaux bâtis en os sort la musique inconnue. Toutes les légendes évoluent et les élans se ruent dans les bourgs. Le paradis des orages s’effondre. Les sauvages dansent sans cesse la Fête de la Nuit.

Lève la tête : ce pont de bois, arqué ; ces derniers potagers ; ces masques enluminés sous la lanterne fouettée par la nuit froide ;

Quels hommes mûrs ! Des yeux hébétés à la façon de la nuit d’été, rouges et noirs, tricolorés, d’acier piqué d’étoiles d’or ; des faciès déformés, plombés, blêmis, incendiés ; des enrouements folâtres !

Aussi comme, de ma fenêtre, je vois des spectres nouveaux roulant à travers l’épaisse et éternelle fumée de charbon, - notre ombre des bois, notre nuit d’été ! - des Érinnyes nouvelles, devant mon cottage qui est ma patrie et tout mon coeur puisque tout ici ressemble à ceci -

Les lampes et les tapis de la veillée font le bruit des vagues, la nuit, le long de la coque et autour du steerage.

Après cette distraction vaguement hygiénique, je m’étendais sur une paillasse. Et, presque chaque nuit, aussitôt endormi, le pauvre frère se levait, la bouche pourrie, les yeux arrachés, - tel qu’il se rêvait ! - et me tirait dans la salle en hurlant son songe de chagrin idiot.

Les pigeons qui tremblent dans la prairie ;

Le gibier qui court et qui voit la nuit ;

Les bêtes des eaux, la bête asservie ;
Les derniers papillons ; ont soif aussi.

Ame sentinelle,

Murmurons l’aveu
De la nuit si nulle

Et du jour en feu.

Effet mauvais pour une enseigne d’auberge.
Puis l’orage changea le ciel jusqu’au soir :
Ce furent des pays noirs, des perches,
Des colonnades sous la nuit bleue, des gares,

Ce soir à Circeto des hautes glaces, grasse comme le poisson, et enluminée comme les dix mois de la nuit rouge - (son coeur ambre et spunck), - pour ma seule prière muette comme ces régions de nuit et précédant des bravoures plus violentes que ce chaos polaire.

par les escaliers et les fauteuils de rocs, un petit monde blême et plat, Afrique et Occident, va s’édifier. Puis un ballet de mers et de nuits connues, une chimie sans valeur, et des mélodies impossibles.


arnaud maïsetti - 3 avril 2010

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