Innocences des Kirghiz
9 avril 2010



« Tous ces gens qui manifestent sont sans organisation. »

Lu dans le journal, page 6, reléguée après les chiffres, les rumeurs, les annonces, les manœuvres et les réassurances — lu, sur une seule page, dans le métro ligne quatorze après avoir près de deux heures durant essayé de parler regard-caméra, Bergman, Maurice Garrel, images et syntaxe poussées à leur limite, jusqu’à l’extrême limite du possible (et y-a-t-il un rapport entre la page du journal mal pliée dans la bousculade du métro, et ce que j’ai dû dire, pendant ces deux heures ?)

« Car tous les opposants politiques importants étaient détenus au sein du KGB hier et cette nuit. »

Lu donc bousculé et emmené de l’ouest à l’est : sur la page, il y a une photo au-dessus de l’article : à gauche, un rideau de neige cache une foule éparse, trouble, floue ; à droite, continuum de la foule, mais plus nette, bien qu’en retrait : le point est fait sur un jeune homme à l’avant plan, seule figure nette de l’image. Le jeune homme lance quelque chose — je veux dire : il est saisi dans le geste de lancer quelque chose devant lui (un peu sur la gauche du photographe qui a pris cette image). Je dis jeune homme, mais impossible de bien voir son visage, déformé qu’il est par l’effort de lancer le plus loin possible un objet qu’on ne voit pas, qui se dérobe du cadre (ou est-ce cette masse informe, en haut, qui a l’apparence d’une minuscule pierre, d’une boule de neige noire déjà éclatée dans l’air ?)

La légende de la photo se veut explicite :

Des centaines de jeunes Kirghiz, hier, ont combattu les forces de l’ordre dans la capitale, Bichtek.

La foule derrière le jeune homme est dispersé. Il y a un homme, jeune lui aussi, sur la droite de la photo, qu’il me semble voir rire — ou hurler. Ce sont des jeunes Kirghiz — pays d’Asie, ou d’Europe, ou plus loin encore, dans l’espace intermédiaire entre l’ailleurs et le proche ; espace de distance considérable qui se tient à notre porte.

« Un rassemblement de l’opposition était prévu aujourd’hui 7 avril, mais tous les leaders étaient encore en prison. »

Une foule désœuvrée : dans un pays dont le Président, issu d’une révolution populaire, s’est enfui ; et des forces autour pour maintenir l’ordre de qui ? Foules sous la neige qui lancent dans l’air une colère sans ordre : geste inféodé, insoumis, souveraineté terrible de l’enfant.

« Ces jeunes gens manifestent sans se rallier à une personne, ou sans personnaliser la lutte. »

Penser à Bataille : l’élan plutôt que le projet ; la dépense plutôt que le plan : la révolte au lieu de la révolution ; et au lieu même de cette révolte : l’angoisse comme matrice des colères et de la joie ; l’économie narrative du souffle qui remplacerait les lignes claires des clivages, des alternances, des espoirs de la politique : le politique comme puissance, et non plus comme acte ?

Et cette phrase de Zola, dans L’Assomoir : « Ah bien ! vous êtes encore innocents de vous attraper pour la politique !… »

Et dans ce métro, quand je tourne ces pages, quelle est ma part d’innocence en regard — innocence des crimes que ces gestes sans visage lancent de l’autre côté des pays ?

Les propos de la membre de l’ONG kirghize se termine par cette phrase qui ignore sa grandeur, signe la mélancolie glorieuse de cette révolution qui ne sera, dans le journal de demain, qu’un événement échappé de la fin interminable de l’histoire :

« On ne sait pas qui ils sont. »

arnaud maïsetti - 9 avril 2010

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