adresse #3 | à l’insomnie
16 avril 2010



Pour t’endormir, tu imagines des massacres et cela t’apaise — tu prends pour un temps les habits du siècle et vas, de charniers en charniers : les rues de ton rêve en sont toutes bâties ; il y a celui-là ou celui-ci : c’est facile de s’arrêter devant l’un d’eux pour en endosser la responsabilité : le sommeil habituellement vient vite.

Mais parfois, ça ne suffit pas et tu dois aller plus loin en chercher d’autres qui sauront mieux forer en toi les douleurs qui assomment : rendre la monnaie à qui de droit ; alors tu te retournes dans ton lit, cherches encore et il arrive alors, aux heures les plus blanches de la nuit, que tu repenses à mon visage.

Avant tu auras essayé d’autres moyens plus sûrs pour ne plus penser à rien : oui, je le sais bien — quand le sommeil ne vient pas, tu l’appelles à toi : le provoque en somme et bien souvent cela fonctionne : c’est toi-même que tu vois, exécuteur des hautes œuvres, dans les métros, les églises, les endroits les plus peuplés ou au contraire les impasses les plus reculées, au poignard ou à distance, fusil à lunette dissimulé, corps qui tombent sur le sol les uns après les autres dans ta tête, et quand le compte est bien établi sur les fatigues, tu t’endors le devoir accompli.

Mais il arrive que, dans la succession des corps exécutés, tu sois l’un d’entre eux : et la fatigue se fixe sur cette image et ne te laissera pas — l’imagination lève dans un coin de rue davantage éclairé, un homme plus féroce qui ne t’appartient pas, et retourne contre toi l’arme que tu lui tendais : tu vois le type sourire sur ton corps étendu, et cracher sur toi, mais tu ne sens pas la salive sur ta joue ; et comme les morts aux yeux ouverts, tu restes là, allongé dans ton lit, oublié par le rêve.

D’autres images encore viennent à ton aide, mais jouent contre toi : tu tombes dans le vide et ne trouves jamais le sol ; tu nages vers le large mais plus tu lances tes bras en avant et moins tu avances ; tu conduis ta voiture, mais la route se rétrécit et tu n’arrives pas à passer les vitesses ; tu es dans un couloir et il n’y a pas de porte : rien n’arrive, rien ne se produit ; peut-être parce que le sommeil est déjà passé sans te voir : à force de t’endormir, tu ne dors pas : ce n’était pas du tout le résultat recherché.

Et mon visage vient à toi, nécessairement : défait comme un lit après une nuit malade, déplié, sec, peuplé. Tu voudrais bien détourner les yeux, mais autour de toi, c’est le vide et tu pourrais toi-même t’y confondre. Alors, tu poses ton regard sur moi, et je te parle pour mieux te conduire à ce revers du jour qui n’est pas la nuit.

Tu te laisses faire ; et sur des minces feuilles de papier, c’est mon regard que tu couches, tâche accomplie jusqu’à l’aube qui tombe soudain comme le soir emportant dans sa chute tous les corps que tu n’as pas su enterrer.

arnaud maïsetti - 16 avril 2010

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