la figure de chimères
22 avril 2010



GARGOUILLE
(gar-gou-ll’, ll mouillées, et non gar-gou-ye) s. f.

L’endroit soit d’une gouttière, soit d’un tuyau, par où l’eau tombe ; elle portait dans les bâtiments gothiques la figure de chimères, harpies et autres monstres, et reçoit aujourd’hui celle de masques d’animaux, de mufles de lion, etc.


Parce qu’on voudrait conjurer la peur qu’ils suscitent, on les laisse à l’extérieur — et comme la ciselure des vitraux filtre la lumière pleine et mélangée pour la redonner en couleurs unes, déposées sur le sol avec rectitude ; ici, les pierres dressées à l’horizontale ont pour rôle de jeter au dehors de leur gorge toutes les impuretés du ciel.

Maintenant qu’on n’entre plus dans les églises, qu’on marche autour d’elles pour aller d’un point à un autre (pour se repérer aussi, grâce aux tours), les figures de pierre nous jugent et c’est nous mêmes qu’elles vomissent, figés dans la même grimace qui nous sculptent d’en bas, jouant à ne pas nous atteindre ; crachats de cendres et d’air qui s’ils nous touchaient, nous immobiliseraient de colère, et de peur de n’être pas croyants.

Et dans ces figures, je voudrais interroger leur question, je voudrais voir combien elles nous parlent, et nous demandent— et l’une après l’autre, au dialogue que ces pierres se jettent au-dessus de nos têtes, je vais comme si je pouvais leur répondre, et que j’étais un peu de leur paroi ce qui renvoie la question, ce qui crache à mon tour une parole verticale jusqu’à eux comme des prières.


cous tordus pour mieux voir ou mordre

et bouche sortie au plus loin

peut-être des chants plein la gorge

ou peut-être des insultes nouées

comme en mars la pluie de glace ronde en pierre

et noircis aux temps aux fumées des encens délavés

chimères immobilisées dans quelle pose

pour mieux figurer ce qui coule dans les veines

ce qui fige aussi au sang des cadavres

ce qui perpétue le mouvement arrêté de la vie après la mort

et de la mort pendant la vie : ce qu’ils dénoncent

portent sous les pieds tout le poids des enfers

aux morsures blêmes sous la peau de cicatrices

des regards pleins, des yeux vides ; bouches ouvertes aux trottoirs

passants défigurés qui ne les voient plus - ou du moins

—  pas encore, peut-être.


arnaud maïsetti - 22 avril 2010

Licence Creative Commons





arnaud maïsetti | carnets




par le milieu

_fantastique _murs _photographies _rêves et terreurs _villes _visages