pierres blanches
12 mai 2010


Ville marquée à la pierre, noire ou blanche, ville creusée dedans ses murs, à chaque pierre : un nom.



Ex voto qu’on élève pour soi, à son propre nom : manière de dire, j’étais là, ce jour (et on met parfois à côté du nom : une date)

On ne met parfois qu’une date, d’ailleurs : par elles, on lit l’histoire des pierres qui prennent âge de ces griffures.

Mais il n’y a pas que les noms, les dates, il y aussi des lieux, noms de villes (mais pas celles de la pierre, non : celles d’où sont originaires ceux qui les imposent ?)

Je me demande quels sont les doigts de ces types qui ont gratté la pierre jusqu’à l’os, et quels leurs ongles — et comme ils emportent un peu de la pierre avec eux sous le sang rongé.

Sans doute certains s’y sont repris à plusieurs fois, d’une année sur l’autre — ou ont emprunté le prénom d’un autre, semblable en frère, pour s’y creuser.

D’autres se sont servis de telles ou telles lettres, prolonger le signe — geste de voleur qui me bouleverserait.

Alors les lettres, entrelacées, creusées l’une dans l’autre avec les années ou le vent, finissent par fabriquer d’autres noms, inventées dans la pierre même, par le mur, ces cicatrices qui forment son visage.

Surtout, il y a tout ce que la pierre avale, finit par absorber — et ce qu’elle recrache un peu, quand on passe le doigt sur elle, alors on devine (ou invente) la forme d’un nom.

Mais quels désirs de marquer son nom ? Quelles vanités ?

« Passant, va dire à […] que nous sommes morts ici pour ses lois…"

Quelles lois ?

Sous l’Empire, on piochait dans de grands vases des petites pierres peintes : la moitié noires, l’autre moitié blanches.

Si la pierre était noire, on devait partir au combat (ou payer un homme pour qu’il parte à notre place)

Si au contraire, on sortait l’autre pierre, on était exempté — et pouvait rapporter chez lui cette pierre, en souvenir de ce jour marqué
à la pierre blanche.

Pour quels souvenirs de quels jours marquer son propre nom sur la pierre décoloré par le jour ?

Pour quel combat perdu, sauvé ; et pour quelle vie gagnée sur quel autre siècle ?

Dans ces villes levées de pierre sales et enfoncées de noms, sans doute suis-je né pour ne pas les comprendre.

Et à force de les dévisager, mon nom s’écrira, peut-être, comme en couverture de tous ces livres inachevées que je n’ai pas su écrire.

Et pour l’heure, poser ma paume sur ces noms ne me guérit pas de leur énigme, mais soigne la plaie sous mes ongles.

De ces pierres qui m’ont refusé leur blessure, je reste là désarmé.

Le cercueil que j’ai voulu creusé en elles ne s’est pas fait assez profond pour que je m’y dépose.

De quelle ville je suis, moi, où mon nom mort quelque part est écrit ?


arnaud maïsetti - 12 mai 2010

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