Images | villes intérieures
25 mai 2010


« Mais ce n’est pas le principal. Le principal, c’est cette révélation de se trouver devant quelque chose qui ne fait pas une minute penser à nos ruines de châteaux ou à nos cathédrales, quelque chose de tellement sophistiqué, de tellement secret, qu’on croit assister à un retournement du sens du temps, et qu’on est devant l’élaboration interminable et progressive d’un projet d’avenir très lointain. »
B.-M. Koltès, Lettre à son frère, 17 septembre 1978 — devant les ruines de Tikal.



villes ouvertes en mille fractures, et comme au-dessus du cadavre de criminels qu’on volait la nuit, jadis, qu’on arrachait des fosses communes, se pencher et découvrir au fil du couteau les artères neuves, les mêmes qui en soi font trancher ces chairs ;

couloirs qu’on suit au bruit : jusqu’à se rendre compte que c’est celui de notre pas battu sur le sol de cailloux qui vient se porter aux parois et rebondir et creuser la profondeur de ces cavernes ; et on avance dans le bruit, on n’a plus peur ;

veines caves où sont stockés les mémoires et les oublis : et que chaque souvenir chasse un autre, et l’oubli fore plus loin encore — j’ai tellement hâte de l’oubli suivant que j’en oublie où je suis, où je vais et le noir qu’il fait là ne me saisit plus mais m’enveloppe comme une seconde peau ;

trachées à fonds multiples ; je n’ai pas d’enfance — ni projet : je suis chaque pas que je fais : dans ma ville intérieure, les commerces sont fermés, et les places toutes longues de vent ;

je m’ausculte et n’entends rien : je retiens ma respiration : et ma respiration dans le corps retient avec elle la force d’entendre — quand je recommence, le souffle me parcourt : le mien ? celui des rues ?

passerelles qui me disent qu’un jour j’ai dû traverser — l’enfance, l’adolescence, quoi d’autres ? — et quand je me penche, je vois des étangs asséchés, des lits défaits de fleuves partis avec mes peaux mortes — et sur moi, la peau qui s’est posée ne m’appartient pas ;

ville qui contient tant de villes : du nord, du sud, de l’est (mais d’ouest, non) : villes qui poussent sous cette ville ; et entre les racines, je vois (je devine) les germes qui finiront par tout recouvrir ; architectures souterraines qui tiennent à la surface les murs dressés à la verticale, et s’enfoncent en profondeur dans le plus grand désordre avant de repousser de-ci, de-là, comme des herbes folles ;

la lumière qui passe à travers les murs de mes villes pénètrent aussi des vérités intimes sans mot : de l’ordre de — calculs mathématiques irréfutables : de ceux qui font les alignements de perspectives dans les grandes métropoles modernes ; mais les chiffres sont écrits dans d’autres alphabets : je sais pourtant les mesures justes ;

à une cloison, je me penche : fais tomber un pan de mur moins solide et la ville que j’ai sur les mains s’effondre entre mes doigts de sablier — je reste donc là face au ciel pour remplacer le mur : et mon corps est une part de la ville qu’il habite : je suis son propre sang battu dans l’air.

arnaud maïsetti - 25 mai 2010

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