Alix Cléo Roubaud | Journal
10 juin 2010




Extrait de la préface de Jacques Roubaud :
Alix écrivait, depuis 1971 au moins, un journal ; ce sont les derniers cahiers de ce journal qui sont, à l’exception de quelques passages d’ordre strictement privé, reproduits ici. Elle écrivait dans l’ordre des jours, sans revenir en arrière, sans corriger, sans effacer, pour elle-même et, peut-être, bien qu’elle n’ait rien dit à cet effet, ni pour ni contre, pour être lue après sa mort.

Alix Cléo Roubaud, Journal (1979-1983), Fiction & Cie, 1984, rééd 2009.


« telle est la folie de la photograhie »

Sur la dernière page du cahier orange commencé en septembre 1981, Alix Cléo Roubaud note le 12 décembre 1982 :

Vivre,
vivre en dépit des nuits.

Parce que la nuit, lieu sans lumière ni mémoire, plage de temps dilaté, nuit menaçante de ne jamais se défaire, il lui est impossible de photographier, et surtout si pénible de respirer, ce sont les villes de grande lumière qu’elle cherchera toute sa vie, qui lui sont seules vitales.

Alix Cléo Roubaud, née canadienne au Mexique, bilingue jusqu’à perdre sa langue maternelle et la confondre avec l’anglais — et dans son journal, les textes sont indifféremment écrits en français et en anglais, parfois traduits, parfois laissés en l’état —, voyage une partie de sa jeunesse : des pays de chaleur et de lumière donc, qui soignent, un peu, l’asthme dont elle souffre depuis l’enfance. L’Afrique du Sud, l’Égypte, le Portugal, la Grèce, le sud de la France.

Là, elle étudie la philosophie — W. Benjamin, S. Kierkegaard, G. Stein, mais surtout L. Wittgenstein, dont elle se prend de passion. Elle mènera ainsi une étude sur le statut de l’image dans son œuvre, et son rapport avec la question du style. Cette articulation de la pensée et de l’image, de la vie dans son rapport à ce qui la rend visible — trace d’un passé duré jusqu’au présent qui s’en saisit — sera toujours central parce qu’en elle se questionne la nécessité de la présence, l’absolue angoisse de ce qui lutte contre elle en son absence.

Alix Cléo n’a rien écrit d’autre que ce journal, et quelques fragments d’un long poème autour duquel Jean Eustache a fait un film, Les Photos d’Alix, en 1980, poème qui s’est longtemps appelé « Rakki taï », ce style qui sert dans la littérature médiévale japonaise à « dompter les démons ».

C’est que l’écriture du journal n’est pas la notation du jour passé, mais ce combat, pied à pied mené contre la tentation de la mort, du silence, de l’absence, contre le corps et la maladie.

Ce journal n’est donc ni une œuvre posthume d’un écrivain qui tiendrait les journées de sa vie, ni un document témoignant d’une vie — secondarité de la vie et de l’écriture qui échoue à rendre grâce de ce qui s’est arraché, dans le rapport complexe de la vie et de l’écriture mené par Alix Cléo, photographe, et qui tenait pour œuvre seulement les tirages qu’elle effectuait elle-même, et dont les négatifs ne valaient à ses yeux que comme la palette du peintre : il n’y aura pas, disait-elle, d’œuvre posthume pour moi.

Le journal reproduit cependant de nombreuses photographies de Alix Cléo : alors quel grain de présence obtenu ? Quel effort de recomposition de la mort dans le papier noir et blanc, à l’exposition lente de sorte que se laissent apparaître des fantômes de formes et de lumières étirées et pâles, comme transparentes de multiples épaisseurs ?

Jacques Roubaud, époux de la photographe, dans l’introduction à la nouvelle édition du Journal, précise la distinction faite par Alix à partir de Wittengenstein, entre l’image vivante (l’œuvre), et l’image oisive (la piction) : entre le tirage, qui met en mouvement la vie par le geste de l’extraire du noir, et le négatif, qui demeure en l’état morceau brut de nuit, encore anéantie par le vide qui le constitue. Et cette distinction se donne finalement à l’image de cette écriture avancée contre le vide, luttant, chaque ligne et chaque jour, dans le mouvement qui l’emporte : Alix Cléo Roubaud vivante en son journal même, qui prendrait la forme de ce mouvement continue traversée d’une vie entière, oui, c’est là une juste forme de ce qui a eu lieu dans cette écriture.

Journal qui rassemble, sans hiérarchie véritable, notations et réflexions, pensées sur la photographie, récits de rêve, récits diurnes, souvenirs et lettres recopiées, errances sans appui sur la langue qui habite sa ville, sa relation avec l’homme qu’elle aime, le désir et la douleur et le manque partout.

10.VI.80
Sauve moi de la nuit difficile où ce n’est pas toi qui dors avec ta masse familière mais moi séparée de toi ;étroite et séparée de toi ;me retourne moi sans masse aucune sans difficulté aucune hélas vers le point vacillant du doute de tout
ne rien regretter.est une discipline.visant à un état.lentement de grâce.spirituelle.entièrement indemne.de la nuit difficile.rien regret.les nuages.la grâce.difficile.la nuit.visant à une discipline.lente de la masse. Familière.immortels.nous.familiers.

La typographie du livre, en supprimant les espaces après les signes de ponctuation, essaie de rejoindre la particularité de la frappe de Alix Cléo et de ses textes, tapés sur une machine à clavier « canadien » : impression d’étouffement, d’apnée, de densité plus forte des mots aussi ; respiration resserrée de la phrase avant le relâchement de l’espace ; écriture asthmatique, tendue, irrespirable.

28.XII.79
Se promener dans une ville en se laissant guider par quelqu’un:la ville devient une séquence d’instants non interchangeables,ordonnés par la conversation qui les soutend.
Photo prise à Hyde Park de mouettes,oiseaux,vêtements,chaussures:univers peuplé de restes:une des photographies de Ideko Narahara sur des moines Zen.
Duplication de silhouettes. Solarisation partielle, etc.

Journal qui réalise et opère le travail photographique sur le réel, le monde investi pour en retour être redonné, vécu de nouveau dans sa déchirure que l’image reproduit, que l’écriture représente — arrache un instant pour l’isoler dans le cadre de la phrase, solariser quelques impressions éprouvées, réelles ou rêvées, peu importe : travail dans le temps contre sa durée pour l’inscrire dans sa diction étale au plus près de son expérience, comme l’image emportée par les secondes d’exposition largement répandues sur la plaque pour absorber le mouvement.

Pas d’écart donc entre la réflexion sur l’image, sur la mort, l’essai d’un récit, le souvenir, la description du temps qui passe, qu’il fait : tout parle de tout cela à la fois, et quelle que soit la prise de la phrase sur le vécu ; la vie ne précède pas son écriture, mais l’incite à s’éprouver davantage.

28.XII.79 Londres

Une image incomplète doit montrer qu’elle est incomplète.

Ce montrer comprend le retournement de la faiblesse en force.Deixis donnant son dehors du doigt.Parti pris logique,esthétique,moral.

L’écriture se donne comme tâche de rejoindre le geste photographique dans une représentation non imagée de l’expérience, dans sa sensualité impressive, latente : la mort en toute chose saisie et redonnée, traversée comme une peau transitoire : offerte, enfin.

6/7.I. 80
Pourquoi cette rage de duplication photographique ?François regarde une plante et son ombre colorée.Robert est redoublé.Jacques regarde sa propre mort,qu’il éclaire,sans visage,de sa main.Lui ai apporté cette image aujourd’hui comme pour m’en défaire.Des cadeaux dont on ignore le sens.

Dégager l’âme des choses.Leur double corporel.Ton autre visage,celui que tu ne vois pas,en deçà de ton œil,au-delà de ta vie ;redoublement né du regard amoureux:je t’aime jusque là

Évidemment, ce n’était pas un cadeau ordinaire celui de te livre,à deux heures un dimanche après-midi,l’image de ta mort.

Photographier le sommeil(là où on ne voit pas) ;furtif de la photographie,comme si on voulait regarder et fixer l’aveuglement de l’autre,du photographié,comme si on voulait obturer ses sens,détourner son regard à jamais,comme si on voulait être seul au monde à voir du tout,et que le monde était tout entier vu.

La doublure des choses n’est pas une profondeur mystérieuse:elle est à la fois l’instant qui précède ou qui succède à la photo,qu’on ne voit pas ;elle est donc l’image de notre mort.Ces choses pourraient ne pas être là,après tout:mais moi non plus,et avec moi disparaître le monde — telle est la folie de la photographie.

Spectres des images : témoignent d’un passé révolu qui ne porte trace que de sa disparition dans la ponction qu’elle inflige au présent, poursuite incessante de ce passé-là mort, pour toujours. La lutte de la photo, et celle de l’écriture, viennent de ce souci d’offrir la mort en tant que telle, depuis la vie qui la surmonte, lui succède.

Dans les images, ce sont des corps allongés, mais dédoublés par un mouvement, ou des opacités tremblées, des coins de l’image surexposée et brûlée à l’opposé desquels se tiennent des morceaux épais de noir sans nuance. Et dans chaque image, chaque fragment, le moment de son inscription qui passe et le porte.

17.I.80

La jalousie touchant à l’infini d’un doigt plus concret que l’amour même — la négativité de la jalousie lui conférant un imaginaire plus tangible,plus figurable,plus délimitable que le gouffre pur de l’amour,elle en devient le tranchant le plus fin,l’aiguisoir le plus délicieux et ambigu —

Là aussi, comme en peinture, comme en photographie, comme en poésie,prendre la faiblesse comme point d’appui pour en faire une force(disais-tu avant d’entrer au Courtauld, pour cette journée de décembre cristalline et glaciale plus pure que la poudre froide sinueuse de Paris.)

S’appuyer sur la faiblesse, c’est toujours tirer parti des puissances possibles, quand tout dément la continuation des êtres et des choses : c’est renverser la dialectique et lui opposer une sorte de dépassement permanent pour ne jamais s’en tenir . C’est préférer aux essences négatives les désirs de se faire chambres noires l’un pour l’autre.

13.II.80
L’ombre de ton bras autour de moi.Photographique,en ceci que c’était l’empreinte de ton corps sur une surface que tu ne voyais pas.

À la trace, opposer l’empreinte : non signe de ce qui a été, mais dépôt de ce qui témoigne pour sa présence contre le vide qui s’y dessine. Et le corps photographié n’est dès lors plus le support à l’image, mais son prolongement incessant, sa vie future.

21.II.80
Of course I am ambitious:huge colourless colour photographs of shadows on the wall,ghostly outlines disappearing into arcades,all over my wall and nothing else in the room:cushions,food,and light.and my friends O yes I am ambitious I know.

Poétique de son geste photographique qui s’énonce avec force, humour, distance et exigence : traquer les fantômes, chercher à dévoiler leur transparence, celle de la lumière et du mouvement arrêté par où passe le temps invisible qui double les objets, cesser le temps comme on saisit le jour en lui ponctionnant un peu de sa vie pour l’écrire, encore et encore, tous les jours de nouveau là, fuyant.

25.IV.80
Il est vrai que la photographie est un futur antérieur sans cesse déchiré.Je veux dire la pratique photographique de l’autoportrait quotidien,toujours à recommencer.

J’ai parfois la passion de l’érémitisme, qui veut posséder le temps comme une eau ;le regard traverse mais aucun bruit ne trouble la transparence.

Ne se saisir que de ce qui traverse, passe, évanouit avec lui l’instant qui l’a produit et produit l’instant précis de sa disparition ; et l’écrire, redoubler cette mise à mort, la répéter, comme au réveil le visage posé sur le miroir, et la plaie ouverte en deux sur l’espace qui sépare le regard de la surface sur laquelle il se dépose

6/7.I.80
Le miroir est l’essentielle photographie:insertion dans le réel de son double.Entaille dans le réel.

La traversée effectuée, de quelle mort s’est-on lavé, depuis quelle mort de nous dressée s’est-on débarrassé ; et pour quelle autre mort en instance préparé ?

15.VII.80
Rêvé que Jacques donnait des conférences sur des poètes américains dits « ensemblistes », où il montrait la fidélité à la nature de leurs observations sur les animaux et que tout était déterminé par « l’ensemble » (?). À la fin de la conférence je décide de poser une question en public mais intimidée attends que nous soyons en privé ;le supplie de me laisser parler ;lui dis que la table de vérité des propositions poétiques ne se pouvait dresser ;il m’interrompt avec véhémence ;je fonds en larmes et ne peux continuer.

Ou comment le rêve fixe un instant premier, inaccessible, et le détermine en tant que tel : parce que le geste de l’écrire le redonne, mais le blesse dans son éloignement — douleur de la douleur : celle du rêve et celle de ne jamais le rejoindre (et dans le rêve déjà, on était si loin de la présence de l’autre).

St Félix — 27.VII.80
Hier,J. me fait lire la première cinquantaine de pages de sa prose le Grand Incendie de Londres,où un présent continu/discontinu donne la surface matricielle (au sens strict) permettant la digression vers le passé ;ce qui me rappelait l’idée d’un journal écrit par son seul auteur,mais contenant d’obscures références à un événement passé qui se profilerait lentement dans le journal.
Image puissance inconique ;irrenversable.Après avoir établi le statut de l’image dans le Tractatus,Wittgenstein pratique toutes les formes d’iconicité,mur de l’affirmation (ce qui ne se soumet pas aux tables de vérité).

Photos dans l’après-midi,nous deux au lit nous regardant.

Tenir ce journal — façon de ne pas lever le passé dans sa rétrospection ; d’établir le présent du jour vécu, à sa mesure profilée au-devant de soi.

7.IV.80
À Amiens, photographié intensément Jacques et Pierre Lusson dans un café,jusqu’à la fin de la pellicule.Puis nos sommes sortis dans la clarté de la place,tous les trois,et dans cette vacance qu’a tout photographe sans pellicule qui voit soudain le monde insaisissable jusqu’à ce qu’il soit de nouveau armé,je sentais un deuxième temps,qui comptait tout.De même,aujourd’hui,ce rayon de soleil sur ta manche.Il faudra un an pour que ce rayon soit absolument identique,mais tu auras vieilli d’un an.Parabole photographique du temps irréversible.Dans l’amour,l’ardeur close,tout est compté,avec la précaution et la minutie de ceux qui savent leurs jours finis.

Que mes photos soient dans le quotidien ;notre œil tourné vers le futur antérieur de l’image consignée:nous avons été cela.

Écrire ce désœuvrement du photographe désarmé, inoffensif et même menacé, c’est comme redoubler le désastre de l’œuvre échappée, c’est marquer la violence de ce manque sans objet de celui qui voit le monde passer devant lui sans pouvoir le saisir et l’emporter. Mais l’écrire, c’est aussi, peut-être, interrompre cette interruption de l’œuvre, infliger à la parabole la cruauté qu’elle nous a elle-même infligé : au futur antérieur de la photographie, imposer au jour la présence de l’énonciation qui dit l’antériorité du futur par rapport au présent qui le regarde.

18.VIII.80
Il n’y a pas de lieu de la mémoire comme autrefois. Il y a la photographie comme mémoire artificielle.

On peut — construire des espaces pour la photo
— enregistrer des espaces.

On peut donc au moyen d’une mémoire artificielle(la photo) construire un lieu(théâtre,espace),comme Vicence,où on consignerait dans divers couloirs diverses séquences ;où il y aurait la place des figures singulières (icônes) ;des personnages ;les couloirs des événements, les statues et leurs ombres.

Dire:ceci est mon monde.

Ceci est tout ce qui est le cas.

Ce théâtre serait personnel.Il y aurait des couloirs interdits.
Ce serait peut-être une maison.

Mais il faudrait alors qu’elle soi,au moins, imaginairement — potentiellement, extensible(qu’elle soit sans cloison)

Le journal est ce lieu, bien sûr, et plus que cela : l’écriture est ce lieu : la langue, fouillée dans ses couloirs, aménageant des endroits d’obscurités plus féroces, des recoins de cruautés terrifiantes, et des larges espaces de joie lumineuse ; la langue fore jour après jour la maison de l’être telle qu’elle pourrait le recevoir, et l’habiter dans la certitude que ce lieu se déplacera, dans l’horizontalité du désir et la verticalité de sa propre ignorance ; et se fera théâtre, maison, pays, continent. Et la photo, par dessus tout, le nom qui permet de les nommer.

17.I.83
L’image pure,dégagée de la photographie,de la carte,du tableau,du schéma, traverse.

La chambre noire est bien, elle, ce lieu-crâne, cette intériorité exposée, appelée à être projetée : et la pellicule, ce lieu déroulé de la vie perdue, la parole disjointe, différée, différante.

Il y a, entre toutes ces pages, qui affleure, la douleur sourde et rongeante, étouffante, de l’asthme. Me souviens des crises d’asthme de l’enfance, en ai encore dans la poitrine l’impression d’étouffer de plus en plus à chaque respiration. Et comment l’effort de s’ouvrir à l’air se heurte à cette étroitesse du corps qui se ferme, seconde après seconde. Et la mort, possible, imminente dans la respiration qui la fait fuir et l’appelle à la fois, et comme antérieure à la vie, puisqu’on l’a vécu, dans ces crises qui ne sont là que pour la répéter, au-devant.

22.X.81
Parce que vie et mort ne sont pas plus en rapport symétrique qu’écran et image ;il faudrait avoir vécu pour mourir ;mais on oublie qu’on meurt,aveuglé par la vie ;et inversement,la mort ne signale pas qu’il y a eu vie.
Je ne sais pas si la mort est un écran sur lequel je projette et rejoue le film de ma vie,ou alors l’image qui me cache le fait que je suis en vie.Vivante,je ne m’imagine pas morte ;morte je ne verrai pas la vie.Mais de plus près ?comment savoir ?peut-être la mort est le rabattement de l’un sur l’autre,l’image de ma mort future projetée sur l’écran de ma mort réelle,ou alors me cachant ?quoi ?comment s’imaginer que la mort n’est pas une projection rabattue sur elle-même en automorphisme ;comme une diapositive de la Joconde qu’on projetterait sur la Joconde même.

La mort est dans ces pages (et dans ces photos, images spectrales, hantées par des formes passagères et invisibles) toujours la grande tentation : le désir de considérer la vie depuis son origine et sa fin ; de s’en soustraire aussi. Et le rêve, une forme de mort idéale et provisoire, une projection de soi mort, et les morts qu’on y visite sont de nouveau vivants, insultant leur propre mort qui a été vaincu.

25.XI.81
Après la mort de Jean Eustache, le 5.XI
Réveillée heureuse.
Je raconte à P. ce rêve:avertie d’une projection d’Une sale histoire, je me dirige vers le forum des Halles ;m’y perds ;me retrouve dans une chambre d’hôpital où Jean,rasé et les cheveux coupés,peu à peu bouge et parle.Je touche sa poitrine ;elle est chaude,et enfin je me dis:mais tout a été faux,il n’est pas mort du tout,et je pense à son projet ironique de « disparaître » du monde du cinéma pour réapparaître sous un pseudonyme.Heureuse quoiqu’un peu irritée de cette sale plaisanterie,je pars le dire à Jacques et lui précise que la survie de Jean est confidentielle.
-oui,oui.
-comment ça ? C’est bien un rêve banal,négation de la mort
-il s’agit bien de survie,d’immortalité(thème auquel P. semble tenir).
Parle de chaînes de suicides,Catherine n’ayant pas sauvé Jean,et de la famille de Jacques :»c’est ainsi dans les tragédies grecques.un mort pour un vivant ». Je sors avec l’impression d’avoir compris quelque chose,mais cette impression est de courte durée ;je regarde les vitrines,mange un Big Mac,attends trois heures avant d’aller chez le notaire. C’est vrai,P. parle Beaucoup plus qu’il y a deux ans.A-t-il peur que je parte pour qu’il cherche à me rattraper.

L’asthme comme suicide ?
Se survivre à soi-même

Le rêve ne conjure pas la mort, il la défie en quelque sorte, mais se retrouve toujours, au réveil frappé par l’échec de sa propre mort — suicide de la pensée, le rêve n’a de forme que désespérée en ce qu’il organise toujours une logique dont on se retrouve étranger à l’aube, ignorant de soi, des formes que le sens a revêtu pour nous désigner le non-sens absolu. On meurt plusieurs fois, de rêver et de se réveiller dans la déchirure elle-même redoublée, déchirée par la lumière du jour.

La maladie qui secoue Alix Cléo ne fait que répéter la mort mais ne l’accomplit jamais — puisqu’on la considère toujours depuis les sorties de crise : lorsque, survivante de son corps, on la parle dans sa voix, dans le souffle arraché au corps.

Mais le 28 janvier 1983, Alix Cléo Roubaud meurt au petit matin d’une embolie pulmonaire. Elle avait 31 ans. Neuf jours plus tôt, elle ouvrait son journal pour la dernière fois et écrivait :

19.I.83
Aucune maladie,que l’on accueille comme un hôte sous son toit,ne nous permet l’incongruité du désespoir,du moins pas tant que l’on est maître de maison.

Il me fallait une maladie mortelle,ou répertoriée telle,pour guérir de l’envie de mourir.De la manière la plus oblique,organique,lente,j’ai inventé,en quelque sorte,ma maladie.
— celle dont je guérirai.


arnaud maïsetti - 10 juin 2010

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