Joyce | Bloom’sday
16 juin 2017


16 juin 2017 — c’est jour d’Ulysse, ce jour, Bloom’s day  : je remonte ce texte publié une première fois le 16 juin 2009 ici – 8 ans déjà.

16 juin : relire, c’est le rituel, les pages d’Ulysse au hasard dans le hasard des rues de Dublin que je n’ai jamais vue, ce jour dans Marseille brûlante (Marseille est une jeune fille, comme Dublin, comme une fleur de la montagne) – et comme toujours, finir avec la dernière page, l’ultime, l’indépassable monologue de Molly Bloom.

Le texte en bas de la page, directement accessible ici

Et puisque le lien que j’avais déposé sur ma page est mort, j’ajoute de nouveau, en lecture directe, l’enregistrement très beau de Christophe Rault, lu par Mariane Farooq, Ophira Sternberg, Elisabetta Zampa et Susanna Lotz, pour Arte Radio.

D’un 16 juin à l’autre : relisant la liste des 16 juin, les villes traversées ce même jour, se dire que cela suffirait peut-être, oui, de se souvenir de sa vie seulement à travers les 16 juin passés, vécus, inoubliés (et on passerait au-dessus des autres dates) – ces 16 juin qui mettent l’acquiescement au cœur de cette vie : je veux bien, oui


16 juin 2016 — c’est jour d’Ulysse, ce jour, Bloom’s day  : je remonte ce texte publié une première fois le 16 juin 2009 ici.

Relire ces pages encore aujourd’hui - au hasard, la fin de la première partie, et encore et toujours, la toute fin : ce long monologue de Molly Bloom, les pages les plus décisives de la vie peut-être.

Penser ce jour à l’entreprise folle de Guillaume Vissac (Ulysse par jour : chaque jour, traduire une phrase du grand récit) : plonger aussi dans la ciselure de la phrase, s’emparer de ces phrases les unes isolées des autres – jusqu’à se défaire de l’idée qu’elles finissent par former le plus large des romans, oui.

Rêver de Dublin sous la pluie : rêver d’y marcher comme dans un rêve, celui que Joyce aura fait pour nous, et être un fragment arraché de lui. Il y a des endroits du monde qui sont préservés de tout : Dublin par exemple. L’art seul survivrait à la mort ? Dublin aussi, le rêve qu’il fait pour rendre possible le rêve de Dublin traversé par Stephen Dedalus hurlant dans son labyrinthe nothung en chassant les fantômes et les cadavres disparus, nous-mêmes peut-être ?

Nous sommes, chaque 16 juin, vivants de lire ces quelques mots qui fabriquent tous ensemble le cri qui chasse les cadavres que l’on porte, oui.


16 juin 2012 — c’est jour d’Ulysse, ce jour, Bloom’s day  : je remonte ce texte publié une première fois le 16 juin 2009 ici. Et pour cette expression seule : fleur de la montagne

et pour la langue qui le dit


16 juin 2011 — c’est jour d’Ulysse, ce jour, Bloom’s day  : je remonte ce texte publié une première fois le 16 juin 2009 ici.

Aujourd’hui, loin de ma bibliothèque, je ne peux avoir l’immense livre de Joyce sous la main et le lire, comme je le fais habituellement chaque 16 juin (et seulement le 16 juin).

Mais comme mon site est ma bibliothèque (sa part la plus secrète, la plus exposée), je relis ce soir cette fin sublime : désir de relire son début. Je trouve quelques traductions en ligne qui ne sont pas celle de "mon" livre. Peu importe — il faudra attendre l’an prochain.

(Évidemment, cette année, surtout cette année, je tricherai : dès mardi, relire des pages au hasard du grand livre, et se perdre dans Dublin, avec tout le retard du monde : ou avec un an d’avance.)


16 juin 2010 — Aujourd’hui 16 juin, jour raconté pour toujours par Joyce — Ulysse et Dublin, et toutes les villes du monde traversées : je remonte ce texte publié une première fois le 16 juin 2009.

16 juin. C’est une habitude que j’ai prise (mais avant moi de nombreux irlandais) : ouvrir le grand livre (pour moi, c’est presque le 16 juin uniquement : superstition idiote) reprendre tel ou tel passage.

Bloomsday célébré à Dublin — le réel prend acte de ce que la fiction a accompli ce jour du 16 juin 1904 : non pas le jour où Joyce a commencé à écrire, mais ce jour raconté dans la fiction : depuis les années 50, on se livre à l’œuvre, avec un peu de ridicule et beaucoup de dévotion, on repeuple le récit, on prend le réel pour la fiction même située de l’autre côté du livre et on renverse les positions.

Je l’ai lu la première fois dans la vieille traduction folio — mais j’ai maintenant la traduction collective qu’a dirigée Jacques Aubert pour Gallimard [1]. Le monument s’ouvre davantage, et se multiplie.

Ulysse — on réduit trop souvent le texte (j’ai peine à dire roman, et j’aurais envie d’écrire : poème épique) à sa technique, le monologue intérieur, et ses variantes, le flux de conscience, etc. ; il y a tant de paroles pourtant, adressées et polyphoniques, et tant de mondes exposés, il y a l’Histoire aussi, la violence du temps.

Il y a la ville aussi, qui est l’Europe, et ma propre rue ; et le crâne d’un type qui parle mille langues.

Chaque 16 juin, ce n’est pas forcément un nouveau texte : mais c’est toujours une plongée plus profonde dans son expérience — Stephen Dedalus, Leopold Bloom, la traversée d’un labyrinthe. La mort peut-être aussi. La ville parcourue comme la Mer Égée quand on est maudit, et qu’on passera toute une vie, là, d’une côte à l’autre. Ulysse n’est que le nom de cette malédiction et de cette errance.

Il y a toute une vie qu’on parcourt entre 8h00 du matin et 3h00 dans la nuit : un 16 juin.

Et puis, cette fin. Si je relis quelques passages, les parties dialoguées du milieu souvent, j’achève presque à chaque fois le jour avec la fin — le monologue de Molly Bloom, le souvenir de la rencontre, du consentement : ce mot final qui tend le passé jusqu’au présent qui le prolongerait comme après le texte (et coup de force de l’englober aussi dans l’avant texte).

Et on n’oublie pas, quand on relit cette fin, que le 16 juin est aussi le jour où Joyce rencontra Nora.

Cette année, j’ai dû travailler ce passage pour exigence universitaire, mais je le reprends aujourd’hui, et dans cette partie du site réservée aux pages arrachées, il sera en bonne place dans mon anthologie intime — pour de nombreuses raisons que je tairai. Et pour ce oui final exaucé, exauçant le récit qui l’a produit.


eh bien qui a été la première personne dans l’univers avant qu’il y ait personne d’autre celui qui a tout créé qui ah ça ils n’en savent rien ni moi non plus et voilà tout ils pourraient aussi bien essayer d’empêcher que le soleil se lève demain matin c’est pour vous que le soleil brille comme il me disait le jour où nous étions couchés dans les rhododendrons à la pointe de Howth avec son complet de tweed gris et son chapeau de paille le jour que je l’ai amené à me parler mariage oui d’abord je lui ai passé un morceau de gâteau au cumin que j’avais dans la bouche et c’était une année bissextile comme cette fois-ci oui il y a 16 ans de ça mon Dieu après ce long baiser j’en avais presque perdu le souffle oui il a dit que j’étais une fleur de la montagne oui c’est bien ça que nous sommes des fleurs tout le corps d’une femme oui pour une seule fois il a dit quelque chose de vrai et c’est pour vous que le soleil brille aujourd’hui oui c’est pour ça qu’il m’a plu parce que je voyais qu’il comprenait ou qu’il sentait ce que c’est qu’une femme et je savais que je pourrais toujours en faire ce que je voudrais et je lui ai donné tout le plaisir que j’ai pour l’amener à me demander de dire oui et d’abord je ne voulais pas répondre je ne faisais que regarder la mer et le ciel je pensais à tant de choses qu’il ne savait pas à Mulvey et M. Stanhope et Hester et à père et au vieux capitaine Groves et aux marins qui jouaient à pigeon-vole et à saute-mouton et à pète-en-gueule comme ils l’appelaient sur la jetée et la sentinelle devant la maison du gouverneur avec la machine autour de son casque blanc pauvre bougre à moitié grillé et les petites Espagnoles qui riaient avec leurs châles et leurs grands peignes et la criée le matin les Grecs et les Juifs et les Arabes et dieu sait qui encore des gens de tous les bouts de l’Europe et Duke Street et le marché à la volaille tout gloussant devant chez Larby Sharon et les pauvres bourricots qui trébuchaient à moitié endormis et les types vagues dans leurs manteaux qui formaient sur les marches à l’ombre et les grandes roues des chariots pour les taureaux et le vieux château vieux de centaines de siècles oui et ces beaux Arabes tout en blanc avec des turbans qui sont comme des rois qui vous demandent de vous asseoir dans leur petite boutique de rien et Ronda et les vieilles fenêtres des posadas de deux yeux de feu derrière le treillage pour que son amoureux embrasse les barreaux et les cafés entrouverts la nuit et les castagnettes et la nuit que nous avons manqué le bateau à Algésiras le veilleur qui faisait sa ronde serein avec sa lanterne et O cet effrayant torrent tout au fond O et la mer la mer écarlate quelquefois comme du feu et les glorieux couchers de soleil et les figuiers dans les jardins de l’Alameda et toutes les ruelles bizarres et les maisons roses et bleues et jaunes et les roseraies et les jasmins et les géraniums et les cactus de Gibraltar quand j’étais jeune fille et une Fleur de la montagne oui quand j’ai mis la rose dans mes cheveux comme les filles Andalouses ou en mettrai-je une rouge oui et comme il m’a embrassée sous le mur mauresque je me suis dit après tout aussi bien lui qu’un autre et alors je lui ai demandé avec les yeux de demander encore oui et alors il m’a demandé si je voulais oui dire oui ma fleur de la montagne et d’abord je lui ai mis mes bras autour de lui oui et je l’ai attiré sur moi pour qu’il sente mes seins tout parfumés oui et son cœur battait comme un fou et oui j’ai dit oui je veux bien Oui.

arnaud maïsetti - 16 juin 2017

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[1_le texte ci-dessous est cependant de l’ancienne édition

par le milieu

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