Jérémy Liron | « Dans la solitude »
25 juin 2010



Peintures de Jérémy Liron | Exposition jusqu’au 26 juillet 2010
Galerie Isabelle Gounod – 13, Rue Chapon – 75003 Paris


Présentation de l’exposition par la galerie

Depuis 2006, Jérémy Liron poursuit la série des « landscapes », ces « paysages » qu’il numérote telles les séquences d’un scénario, où sur la « toile » que l’on peut percevoir comme une surface hypnotique le regard oscille entre le tableau perçu comme un ensemble et certains des éléments qui le composent. Si le tableau est pour l’artiste une réalité construite, il est aussi construction d’une fiction.


« Le tableau, c’est quand le monde se dresse dans un face à face éloquent. Et que dans cette éloquence même, les mots semblent s’être absentés, vous laissent seul. Dans ces travaux récents, la peinture s’affirme, plus encore qu’à l’habitude peut-être, en tant que réalité construite conjuguant géométrie, souvenirs et lectures : ce qui vient au-devant du monde et glisse dans les images qu’on s’en fait.
S’impose en même temps, par l’emploi de la perspective notamment, et par l’ajustement ambigu des plans, quelque chose d’un aveuglement ; aveuglement semblant servir une pure démonstration mentale de la présence des choses. Et dans cette solitude de l’expérience du monde, dans ce renvoi de soi au monde, le journal du regard qui se constitue développe un récit sans contours dans lequel chacun trouvera la place d’y projeter ses ombres. »

Jérémy Liron [1]


12 peintures | exposition à Angers


Tableaux qui délimitent, sur un coin de mur, comme la totalité d’un monde retranché (de silhouettes, de visages, de tout ce qui se place en regard de l’immeuble pour lui donner sens : et le confronte, et l’absente sous la plus frontale représentation du réel).

Et face au tableau, on est dévisagé de tout ce qui bruit hors-champ, et dont on est une part, la part sensible la plus abstraite : le regard retourné comme un gant du tableau qui le protège, mais révèle aussi l’obsession qu’on y trouve, à s’y plonger encore et encore.

La durée que le tableau nous impose — exige de nous, plutôt — est une durée sans repos, sans saillance, sans non plus de terme : une sorte de coulée de vie qui n’interrompt rien, que rien ne vient croiser. À la surface, le long délié des secondes, la narration in medias res d’un fragment de réalité qui porte l’histoire sans objet, sans sujet, sans fin. Non pas fragment arrêté du monde, donc, mais sa ligne fuyante.

Sur la surface de la toile, toute cette profondeur de choses qui écument par endroit : c’est le choix du cadre — et même du montage (par exemple, tel triptyque séparé de quelques centimètres, chacun des trois tableaux étant une totalité suffisante, mais enveloppé dans le tout que constitue l’ensemble des trois toiles : et ainsi, pour tous les autres tableaux, même sans dispositif "triptyque", chaque toile semble partie d’un tout qui nous est dérobé).

Dans l’abstraction la plus simple (raconter avec les mots les plus simples), les lignes droites, les figurations les plus explicites du monde, se loge l’infinie complexité de ce qui se dresse : une paroi nue, une façade, une étendue littérale d’il y a — mais tout ce qui fait de cette présentation brute des choses une représentation projetée de sa verticalité muette nous la rend impossible, comme si, sous la simplicité, le travail représente la présence nue : en isolant le monde dans une galerie, sur une toile (et qu’y-a-t-il de plus séparé qu’une toile posée sur un mur ?), la toile nous le rend à son mystère.

Cette question ouverte comme un gouffre, mais qui rend ces toiles si dangereuses, si désirables : comment la présence peut-elle être pensable quand elle se présente dans sa séparation ?

C’est que, dans l’angle brut d’une façade levée sur la toile, se constitue peu à peu la dimension unique d’une profondeur étale : l’objet possède la même présence qu’un masque de peau déposée sur le visage du mort. Et le mort pourrait se lever et nous parler, ce serait vraiment, oui, dans l’ordre des choses.

Je parle de la toile et cela ne veut rien dire, ici, dans la galerie où je passe de l’une à l’autre, où passent de l’une à l’autre les énergies croisées qui donnent sens (je veux dire : nécessité) à chacune. Je ne sais ce qui préside à l’ordre des tableaux accrochés, et à quelles règles impérieuses et arbitraires l’artiste se livre au moment où il les place. Mais sentiment que se joue là le véritable récit de ce lieu : entre les toiles s’échangent des espaces et des forces brutes ou plus subtiles, des territoires à dimension inégale où le flux traverse. On est, soi-même, au milieu de l’échange : à la fois ce qui reçoit et ce qui organise : ce qui est le sens de l’énergie délivrée, et ce qui donne à tout cela vitesse, précipitation intime, recueillement universel des lieux traversés par les toiles.

Paysage est ce qui nomme le déroulé de la réalité abstraite, arraché à son tissu éprouvé dans la vie, et donnée dans la séparation différée du tableau, traversant une concrétude indiscutable, qui nous observe : impose qu’on y prenne part sans quoi le tableau resterait infranchissable.

« Landscape(s) » — escape, échappé de sens aussi : découpe infligée sur la vision. Un immeuble au milieu d’un tableau représentant un immeuble au-milieu de sa nature — et aucune différence d’essence entre l’immeuble et le vert qui l’entoure : le paysage habite sa représentation. Ce qui le peuple est sa reconnaissance.

Reconnaissance : immeubles et parois, et paysages : figuration nette, préhensible, comme une part de la mémoire de nos villes. Mais qu’importe que ces tableaux aient un modèle réel ou non : toujours ce que le tableau construit, c’est le geste qui nous défait de sa présentation, qui va le rejoindre, qui le détermine un peu, sans termes et sans figures.

Mémoire des villes : on les connaît, ces endroits de grande neutralité, si neutre que laideur, beauté, tout jugement vient s’abîmer sur la simple évidence du lieu, de l’avoir lieu sans pudeur ; une piscine sur un toit, un immeuble lépreux, au loin, un angle de mur droit mangé par le lierre. Neutre : non pas insensé. Non pas même : neutralisé par. Neutre comme un regard posé sur un monde qui soudain ne nous appartient plus : s’objective.

Objectivité :

1) Terme de philosophie moderne. Qualité de ce qui est objectif ; existence des objets en dehors de nous.

Mais en dehors de soi, on sait bien que les objets n’existent pas. Quand on tourne le dos au monde, on arrache aussi toute sa présence. Non, les objets, quand on n’est plus là, ne sont plus là non plus. Tableau qui surprend la présence des choses dans l’absence de tout ce qui l’entoure. On imagine un musicien capable de produire le son d’un arbre mort qui tombe seul au milieu de la forêt. Tableau qui porte cette exigence.

2° Terme néologique de littérature et de beaux-arts. Perfection du style, du dessin, de l’exécution en général, qui fait qu’un objet d’art prend une existence individuelle et un caractère tout à fait indépendant des idées particulières de l’auteur. L’objectivité est très puissante dans Shakespeare, dans Molière.

Évidence réalisée de l’individualisation du monde dans le partage qu’on éprouve : on pourrait habiter ce monde, peut-être, et peut-être, déjà, l’habite-t-on quand on le regarde. Au plus juste : on y est habité tant qu’il n’est plus possible de le voir sans se voir dépeuplé par le monde. Le tableau nous dépouille de sa présence.

Concrétude abstraite, abstraction sensitive, évidence et il y a : mais qu’on se penche, un peu, et pas trop longtemps (on risquerait de tomber), et l’on verrait, sur le bas de la toile, la coulée de peinture qui se montre. La matérialité de la couleur qui descend, par goutte, pour venir rayer de tous ses ongles la figures si précises de la représentation. Ce n’est plus le réel qui est comme une toile : c’est la toile qui soudain se donne comme toile, jusqu’à exhiber sa forme dans sa constitution, jusqu’à se dénoncer, désigner par elle-même le processus qui l’a fabriquée, et figée dans un continuum de production qui serait un défaut d’être : défaillance qui rehausse l’art à son incandescence structurante.

Sur les bords de la toile, de même : on a laissé à nu l’arrière-monde du tableau. La toile n’est pas peinte en ses bords, mais ce n’est pas ce qu’on voit en premier. En fait, ce n’est qu’au bout de l’expérience du tableau qu’on le remarque — sur les côtés, au-dessus, et parfois en-dessous, la toile blanche, rêche, âpre, possible de figuration, comme arrêtée. Je pense aux dernières toiles de Monet : l’abstration des nénuphars, et le geste de laisser pareillement les bords sans peinture. Et alors on se demande : qu’est ce qui est intact, du bord ou du centre ? Intact de quoi, au juste ? Qu’est ce qui entoure la représentation ? Qu’est ce qui la précède aussi ? Qu’est ce qui est derrière la figure peinte ? La toile elle-même ? La vie blanche qui l’a produite ?

Je pense à Monet, à cette explication aussi qu’on donne à cela : la folie de la peinture. Qu’une forme n’est acceptable que lorsque qu’elle touche à la folie. Lorsqu’elle donne place à sa folie. Qu’elle situe la folie en ses marges, comme l’instance qui rend possible le centre figuré. La figuration précise de sa possibilité. La folie repoussée aux bords du réel.

Alors, dernière question — en laquelle tout est contenu, tout se résout — : d’où vient l’émotion de la toile ? Produite par elle, ou enveloppée d’abord en elle. D’où vient, ce qui importe le plus : la grande émotion quand on se tient devant elle ? La beauté évidente n’en produit pas de telle. L’intelligence et la maîtrise technique non plus, au contraire. Peut-être est-ce la superposition des strates et des imaginaires.

J’ai parlé de la surface et de la profondeur, miroitante. J’ai dit aussi, un peu, le rapport du temps, de la présence et de la durée. J’aurais voulu dire, plus, de l’articulation entre l’abstraction et la concrétude réalisée. Surtout, il y aurait comme une latence dans la toile, un récit souterrain en attente, l’instance toujours repoussée de sa production. Comme imminente, la toile retient jusqu’à elle le moment où elle va se donner : jusqu’au moment où on l’écrit, et qu’on prolonge, un peu, le souvenir sans durée de sa beauté.


De J. Liron, lire notamment
- Le livre l’immeuble le tableau sur publie.net
- le catalogue d’exposition Lyon/Béthune, éd. La Nuit Myrtide (présentation de Armand Dupuy sur publie.net)
- le site de l’artiste
- le blog les pas perdus


arnaud maïsetti - 25 juin 2010

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[1_Jérémy Liron coordonne avec moi la collection "art & portfolios" aux éditions numérique publie.net.

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