adresse #5 | au nom de
9 juillet 2010



Tu me dirais ton nom, ne fais pas tant d’histoire, tu me dirais ton nom et je ne le répèterai pas : tu me le dirais, à l’oreille, et ça irait bien : il tombera juste, il s’ajustera parfaitement au mien et on pourra aller, plus loin, la nuit n’aura pas tant de place pour se faire entre nous et on allongera nos pas l’un à côté de l’autre : tu me donneras ton nom et il tombera juste pour que je le ramasse ;

et je ne le dirai pas, je le garderai pour moi, je le porterai, autour du cou, ou dans le ventre, ou dans la gorge c’est pareil ; je l’aurai : ce sera comme de s’agrandir ; et peut-être tu seras plus léger d’en être dépossédé, peut-être tu te rendras compte que tu n’en avais pas tant besoin : ou alors, peut-être tu voudras du mien, comme moi je meurs de savoir comment on te nomme ;

autrefois, je n’aurais pas été jusqu’à te supplier, je me serais approché de toi, et je t’aurais regardé, je me serais tenu longtemps comme ça, sans même poser les mains sur toi, et tu m’aurais donné, sans que je le demande, ton nom et le reste, et ça aurait été bien — mais là, je suis si fatigué tellement qu’ici devant toi je te dirai tout ce que tu veux entendre pour que tu me le donnes ; et vois comme je tends les mains pour que tu l’y déposes ;

lorsque je t’ai vu, première seconde — je sais que tu ne me croiras pas — s’est venu loger ton nom quelque part dans le mien, et depuis je ne le trouve plus, et c’est comme si avec tous les souvenirs s’était répandue la suite logique des choses, ce qu’il va se passer après, je n’en sais rien : pour cela j’aurais besoin de ton nom, vois-tu, le mien suivra : et tous les autres, je le sais bien : et alors, on pourra se quitter, une fois pour toute ;

mais face à toi je suis devant un miroir qui ne répond pas aux gestes que je fais, et devant un mur qui ne renvoie pas l’écho que je lui lance ; comment tu expliques cela ? je voudrais que tu me dises — et ton nom, je t’assures, je n’en ferai rien, je le prendrai avec moi et je le coucherai quelque part où on ne le trouvera pas, je ne le porterai pas plus longtemps que ça, je n’ai pas la force, et suis si fatigué tellement qu’il pourrait m’écraser ;

je pourrais bien le deviner, mais ça ne serait pas pareil que si tu me le donnais, que si tu me le confiais — avec ton nom j’aurai ton visage, et j’aurai l’histoire de la trace des pas jusqu’à moi, et j’aurai le cercle que fait la terre pour parvenir jusqu’ici, avec ton nom, pas besoin d’autre chose, et ton visage ira se loger directement à sa place — et je pourrais me tuer pour que tu me le donnes, et je pourrais te tuer aussi ;

tu n’existes pas si tu n’as pas de nom, tu n’as pas de contours, tu as un corps mais tu n’as pas de silhouette qui le cerne, tu as bien un visage mais si fuyant que mon regard ne trouve pas de mire, et je pourrais t’aimer, mais le désir portera sur le désir seulement d’être réalisé — tu n’existes pas encore et tu es tout entier là ; et moi je ne suis plus déjà, quand devant moi tu me refuses ton nom, c’est comme si dans le silence, tu te taisais pour qu’on l’entende, et je me mets à l’entendre, et le noir grandit et viens t’avaler et me prendre.

arnaud maïsetti - 9 juillet 2010

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