adresse #6 | au visage
20 juillet 2010



Rien qu’à ton visage, je pourrais dire ton âge, au jour près je pourrais dire ta naissance ; la minute même, et les cris, et la déformation du premier cri marqué au pli de la lèvre inférieure, oui, je pourrais dire ce cri, puis les respirations qui ont suivi et les autres jusqu’à présent : tout cela rien qu’à voir ton visage, là, ce soir de peu, lumière mauvaise du temps qui change, qui va tourner et tomber on ne sait où.

Mais si la lumière revient sur toi, je pourrais, au jour près aussi, dire les années qui te restent : et le cri qui t’emmènera aussi, le cri déjà naissant au pli de la lèvre supérieure ; je pourrai le dire, le dernier cri qui commence, car ton visage le porte et ne ment pas.

Oui, dire tout cela rien qu’à voir ton visage nu, dans l’obscénité la plus visible, dans l’impossible retranchement des coups, à la simple lueur de ce soir sale — pas besoin de parler, ton visage-là dit tout ce que tu ignores.

Et ton visage suffira. Au masque mortuaire, on ne demande pas les causes du décès, le visage suffit — sur le masque mortuaire, le regard n’appartient pas à celui qui le lance, mais à celui qui le reçoit. Moi, rien qu’à te voir, je dessine dans ma tête les contours de ce masque, et te regarde lentement comme on veille les dernières minutes du dernier mort.

Sur ton visage, tout est marqué, aux creux naissants des rides sous l’œil, la première femme, les premières dévorations, les premiers jets de sang aussi ; à la mâchoire serrée, les crimes, tous ceux que tu as commis, ceux que tu as manqués, les autres, tous les autres : pour chaque recoin de peau une jouissance, une angoisse — et sur le front, à chaque ride, une folie ravalée. Je peux le voir, et cela rien qu’à ton visage.

Les expressions, tout ce qui joue sur le visage comme sur un étang les mouvements des nuages, changent autant qu’il le faut : mais le rythme des vagues, et les creux qu’ils déplient à la surface : cela — qui donne corps aux nuages, les avalent au plus proche du bords — cela seul compte — et je pourrai dire la forme de chaque vague, la mesure entre chacune d’elle, leur hauteur et leur étendue : rien qu’à lire sur ton visage une seule expression, même contenue.

Et les pays, je pourrais dire tout ce qui a passé sous tes yeux (que tu n’auras pas retenu), et je pourrais, oui, rien qu’à compter les rides sur le visage, faire le nombre des villes : mais ça ne suffira pas à peupler une vie — sur le visage je le verrai aussi, le manque, toutes celles villes inoccupées en toi, toutes ces rues vides de tes souvenirs : je le verrai, d’un seul coup d’œil.

Voir cela qui t’est dû, cela qui te sera repris : rien qu’à ton visage, les plaies, la lame sur la joue recommencée, les nervures des tempes battues aux pulsations les plus irrégulières, la forme du crâne offerte : l’exposition la plus impudique qui soit, le visage tendu comme une main qui ne frappera pas, comme une main inoffensive et informe qui ne fera que parler.

arnaud maïsetti - 20 juillet 2010

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