sortie littéraire
27 août 2010


Si le monde est ce vide, eh bien ! je suis ce plein.

René Char



First Song For B (Devendra Banhart, What Will We Be, 2009)


Rentrée littéraire, c’est écrit partout, à chaque table de la librairie, mais les livres que je cherche sont en vente depuis plus de trois mois, alors évidemment je ne les trouve pas — je ne trouve pas non plus le Dostoïevski ou le Vargas Llosa pour lesquels je suis venu — ; je reste un moment malgré tout, regarde les futurs cadavres bien serrés sur les étalages, et les bandeaux rouges luisants (rien de plus vulgaire que ces bandeaux) ; et pourtant ça n’a pas encore vraiment commencé, cette rentrée.. [1]. Dehors, c’est un temps de grand vent après les chaleurs écrasantes d’hier : je cherche à me rappeler le début du texte de Saint-John Perse, et bien sûr, je ne le trouve pas non plus ici — j’attendrai d’être rentré chez moi pour me redire les premiers vers qui m’auraient tant servi dans la librairie pour disperser tout cela mentalement. [2]

Une rose par mégarde.
Une rose sans personne.
Une rose pour verdir.

Dedans, les gens se pressent, et je reste un certain temps, hésite à me rabattre sur d’autres livres — ne le fais pas, sans raison (alors que je regrette maintenant de ne pas avoir pris Le Siècle des nuages de Philippe Forest, ou Parle leur de batailles… de Mathias Énard) dehors le vent apporte d’autres clients, les livres se vident sur les tables, on en apporte d’autres. Dans le silence assez faux du lieu, on manipule tout cela en flux tendus. L’étagère théâtre (toujours aussi pauvre : grand désespoir à chaque fois) présente les mêmes pièces, dans le même ordre : rêve douloureusement à un classement différent (par titre de pièce plutôt que par auteur…), et puis m’éloigne. Il pleut maintenant à l’horizontal à cause du vent.

Dresser face aux jours d’onde amère l’obstacle qui les moulera.

Finalement, je me décide à partir — mais depuis le début de l’année (seule résolution que j’ai fini par tenir), je ne quitte pas une librairie sans un livre de poésie : me dire que je me charge un peu à chaque fois d’un réservoir de mots qui détraquent le fonctionnement habituel de la langue ; et payer une dette (elle commence à être cher) à ce qui mine le langage, lettre après lettre. Je ne choisis pas, je tends la main, la ressors, et le hasard m’apporte ce qu’il veut : c’est ainsi. Là, c’est Char que je tiens : Éloge d’une soupçonnée..

Quand je me retrouve dehors, le ciel est sans nuage, le soleil tape sur le sol plus fort qu’hier. Je lirai en chemin en essayant d’éviter les voitures.

Quelques débris de neige serrent le cœur sans le glacer. Le temps reste à la neige. [3]

arnaud maïsetti - 27 août 2010

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arnaud maïsetti | carnets




[1_Tout à l’heure, suis tombé sur ce titre de presse plein d’esprit : "une rentrée littéraire littéraire". Pourquoi pas en effet ?

[2_« C’étaient de très grands vents sur toutes faces de ce monde,
De très grands vents en liesse par le monde, qui n’avaient d’aire ni de gîte,

Qui n’avaient garde ni mesure, et nous laissaient, hommes de paille,
En l’an de paille sur leur erre… Ah ! oui, de très grands vents sur toutes faces de vivants ! »
Saint-John Perse, Vents
.

[3_R. Char, « Couloir aérien », 1948.

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