corps dévisagés
13 septembre 2010




VISAGE
(vi-za-j’)
1. La partie antérieure de la tête où sont le front, les yeux, le nez, la bouche.
Il n’a rien d’humain que le visage, se dit d’un homme cruel, barbare.
2. Par ext., la personne même, en tant qu’on la connaît par le visage.
3. Par ironie, un visage, une personne qu’on tient en peu d’estime.
4. Air, mine, physionomie.
Un visage de bois flotté, un visage de cuir bouilli, un visage défait, de mauvaise apparence. Avoir un visage d’excommunié, un visage de déterré, un visage de l’autre monde, être pâle et défait.
5. Fig. Il se dit des aspects divers des choses.


Quand la Loire vient se jeter dans la Vienne — ou l’inverse, cela doit sans doute dépendre des saisons —, il y a ce village minuscule, moins grand que la Collégiale qui en est à la fois le centre et le tour : c’est toujours ainsi pour ces villages qui ont accueilli les prédications d’un saint.

Tout autour, des rangées de statues, des hommes et des femmes — des corps découpés dans la pierre à taille réelle ou presque, mais à qui manque pour la plupart la tête.

Partie la plus fragile, peut-être : la plus exposé au vent, aux années, aux saccages. À la Révolution, on exécutait autant les statues que les hommes : question d’égalité, ici encore. Et puis, il y a les têtes qui tombent par habitude, et parce qu’on finit par ne même plus relever. Et les seules têtes qui demeurent ont perdu leur trait, surface un peu granuleuse d’une peau sèche et trouée, sans expression.

Me vient ce mot de visage, ce si douloureux mot de visage qui vient hanter la force émanant de ces corps, non pas seulement pour en souligner l’absence, mais au contraire pour en révéler quelque chose qui se donne présence malgré tout : comme au corps de la Victoire de Samothrace, les bras manquant apportent l’équilibre de l’ensemble.

Visage toujours sur le point d’être là à force de se tenir devant, et comme on les lèverait, en imagination, il serait possible d’en définir pour chacun la forme de chaque lèvre et la blessure à chaque tempe : la morsure sur le cou qui va les défaire.


Mettre bien la franchise et la feinte en usage ; Porter tantôt un masque, et tantôt un visage, ROTROU, Vencesl. I, 1.

au coin des piliers, têtes invisibles posées sur la paumes des mains elles-même arrachées : sans doute sous le poids

Mon visage est flétri des regards du soleil, A. CHÉN. Lydé.

d’en bas, buste posé en équilibre sur le vide, prêt à franchir la ligne invisible pour rejoindre dans leur chute ce qui les regarde avec leurs yeux perdus

Là, dans la chambre et dans l’appartement [au moment de la mort du Dauphin], on lisait apertement sur les visages, SAINT-SIMON, 293, 240.

trinité inconnaissable, impossible à reconnaître : silhouettes à même hauteur et le ciel autour qui prend la couleur de la pierre

Dix jours entiers il considère la mort avec un visage assuré, tranquille, BOSSUET, le Tellier.

seule parade trouvée : s’appuyer contre le mur : tête qui prend racine dans le corps de l’édifice — nous sommes semblables à eux qui ne trouvons le repos que de nous confondre avec ce qui nous épuise

Alors ne pense pas que j’épouse un visage, Je règle mes désirs suivant mon intérêt, CORN. Mél. I, 1.

la douceur de ces corps, le désir qui s’en dégage, la puissance érotique d’un visage en instance qui dépeuple avec le corps censé le porter toute une violence de possession de l’autre

Enfin ma vaine terreur s’en est allée avec ton mauvais visage, J. J. ROUSS. Hél. VI, 2.

tête effacée sous la coulure du temps : et la photographie ne peut qu’être floue, échouant à saisir l’immobilité de l’immobilité, mais mouvante autour d’elle, insaisissable, décentrée, point aveugle devant les trous aveugles de cette tête que je regarde avec ses yeux morts

Vous vous troublez, madame, et changez de visage, RAC. Brit. II, 3.

toujours ces corps, ces deux corps dans le coin vers lesquels je vais et repars, comme deux désirs bien distincts, deux corps (sont-ce deux femmes, deux hommes, un homme et une femme ? peu importe : ou plutôt, trop m’importe que cela m’indiffère), je cours vers l’un et vers l’autre de ces corps sans visage, et serai prêt à leur donner le mien, pourvu qu’il ne m’appartient pas

Du moins, s’il faut céder, si, contre notre usage, Il faut d’un suppliant emprunter le visage, RAC. Mithr. III, 1.

ce visage semble me plaindre — j’accepte sa pitié sans demander mon reste, en suis reconnaissant, et me retire

Ne me regarde plus d’un visage étonné, CORN. Cid, III, 1.

et reviens : corps plus nu d’avoir été arraché, corps qui semble tomber et avec lui le vêtement, la tête emportant toujours derrière elle ce qui la retenait : la pudeur, le secret, l’exposition douce de l’innocence —et désormais tous coupables : moi le premier (et moi le dernier après eux)

Il fut longtemps à se faire un visage et une contenance ; enfin il entra, SÉV. 412.

de loin, c’est pire : la pitié devient du mépris — corps à gauche sans tête et tout ruisselant de désir (Méduse telle que je la rêve) ; corps à droite avec visage et si terrifiant de splendeur muette (le chant des sirènes qui hurle dans l’eau) : entre les deux, de la pierre et encore de la pierre ; entre eux et moi : rien, que du désir

Chaque mot eut toujours deux visages divers, BOILEAU, Art p. II.

et cependant, visage dressé sur moi, corps dévisagés : à force de m’y confronter, visage que j’ai perdu de l’avoir déposé


arnaud maïsetti - 13 septembre 2010

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