2010 | Séance 4_Images
18 février 2010


« Bien-être d’avoir entrevu scintiller la matière-émotion instantanément reine. » René Char

Le parcours que j’ai proposé aux étudiants ne portait pas sur une ontologie de l’image (qu’est-ce qu’une image ?), mais sur son éthique : comment naît-elle, pour quoi, ce qu’elle produit. C’est pourquoi parmi toutes les théories de l’image, j’ai pris appui sur la réflexion de Ricœur dans La Métaphore Vive : parce que dans un cours de création, il me semble que c’est par lui qu’on envisage plus frontalement l’image comme production, comme surgissement, dans son paradoxe irréductible : son énigme et son élaboration concertée. La métaphore, explique Paul Ricœur, « re-décrit » la réalité ; elle invente un rapport, elle innove en créant un sens nouveau : c’est ce rapport qu’il s’agit pour chacun de trouver, d’inventer.

En lisant Breton et Soupault, c’est cette extrême attention au mécanisme de la pensée dans la liberté pleinement accordée à ce surgissement, qui dévoile et démasque la conscience : avec les Champs Magnétiques, on se frotte aux dangers de l’image, selon le mot même de leurs auteurs, qui mènent aux portes de la folie, de la déliaison absolue. Par Breton, c’est naturellement qu’on va lire en retour Lautréamont, conception de la beauté qui traverse le mystère mais pour se donner ses propres règles, s’imposer dans son évidence.

Lautréamont
Les chants de Maldoror
Or, dans cet endroit que ma plume (ce véritable ami qui me sert de compère) vient de rendre mystérieux, si vous regardez du côté par où la rue Colbert s’engage dans la rue Vivienne, vous verrez, à l’angle formé par le croisement de ces deux voies, un personnage montrer sa silhouette, et diriger sa marche légère vers les boulevards. Mais, si l’on s’approche davantage, de manière à ne pas amener sur soi-même l’attention de ce passant, on s’aperçoit, avec un agréable étonnement, qu’il est jeune ! De loin on l’aurait pris en effet pour un homme mûr. La somme des jours ne compte plus, quand il s’agit d’apprécier la capacité intellectuelle d’une figure sérieuse. Je me connais à lire l’âge dans les lignes physiognomoniques du front : il a seize ans et quatre mois ! Il est beau comme la rétractilité des serres des oiseaux rapaces ; ou encore, comme l’incertitude des mouvements musculaires dans les plaies des parties molles de la région cervicale postérieure ; ou plutôt, comme ce piège à rats perpétuel, toujours retendu par l’animal pris, qui peut prendre seul des rongeurs indéfiniment, et fonctionner même caché sous la paille ; et surtout, comme la rencontre fortuite sur une table de dissection d’une machine à coudre et d’un parapluie !

« [l’imagination] fait à elle seule les choses réelles » affirmait Breton, qui ajoutait : « Il s’agit de retrouver le secret d’un langage dont les éléments cessassent de se comporter en épaves à la surface d’une mer morte. »

L’image n’est pas l’apanage du poème : « en matière de poésie, il y a bien longtemps que Rome n’est plus tout à fait dans Rome », revendiquait Julien Gracq, pour qui l’image est centrale au sens où les textes se construisent à partir d’une image littérale, à partir de laquelle il s’agira de créer une image de cette image, occuper l’image de toutes les images qu’elles pourraient faire naître : l’image y est conçue comme élan, l’en-avant rimbaldien éprouvé depuis l’écriture comme force motrice :

Julien Gracq,
’Robespierre’, in Liberté Grande, 1946
Cette beauté d’ange que l’on prête malgré soi, — par delà les pages poussiéreuses d’un livre feuilleté jamais autrement que dans la fièvre, — à quelques-uns des terroristes mineurs : Saint-Just, Jacques Roux, Robespierre le Jeune, — cette beauté que leur conserve pour nous à travers les siècles, nageant autour d’une guirlande de gracieuses têtes coupées comme un baume d’Égypte, le surnom de l’Incorruptible — ces blancheurs de cous de Jean-Baptiste affilées par la guillotine, ces bouillons de dentelles, ces gants blancs et ces culottes jaunes, ces bouquets d’épis, ces cantiques, ce déjeuner de soleil avant les grandes cènes révolutionnaires, ces blondeurs de blé mûrissant, ces arcs flexibles des bouches engluées par un songe de mort, ces roucoulements de Jean-Jacques sous la sombre verdure des premiers marronniers de mai, verts comme jamais du beau sang rouge des couperets, ces madrigaux funèbres de Brummels somnambules, une botte de pervenches à la main, ces affaissements de fleur, de vierges aristocrates dans le panier à son — comme si, de savoir être un jour portées seules au bout d’une pique, toute la beauté fascinante de la nuit de l’homme eu dû affluer au visage magnétique de ces têtes de Méduse — cette chasteté surhumaine, cette ascèse, cette beauté sauvage de fleur coupée qui fait pâlir le visage de toutes les femmes — c’est la langue de feu qui pour moi çà et là descend mystérieusement au milieu des silhouettes rapides comme des éclairs des grandes rues mouvantes comme sur l’écran d’une allée d’arbres en flammes dans la campagne par une nuit de juin, et me désigne à certaine extase panique le visage inoubliable de quelques guillotinés de naissance.

Au Château d’Argol, 1939
« Au milieu même de la longue nuit de décembre, par les escaliers déserts, par les salles désertes, aux flambeaux éteints, aux flambeaux renversés, il [Herminien] quitta le château sous l’habit du voyageur. Très vite, ses pas le conduisirent (car il se hâtait dans la nuit froide) vers l’allée magique qu’Albert et Heide avaient suivie en un jour fatal. Les pans flottants de son manteau l’environnaient comme des ailes noires. Et, derrière lui, et dans son cerveau qu’ils atteignaient dans les régions aiguës où siègent les sens exacerbés résonnèrent des pas tout au fond de la nuit glaciale - ses pas ? Ils venaient vers lui du fond de la nuit — et il les reconnut comme s’il les eût attendus de toujours. Mais il ne se retourna pas vers le mystérieux voyageur. Il ne se retourna pas. Il se mit à courir au milieu de l’allée, très vite, et les pas le suivirent. Et, perdant le souffle, il sentit maintenant que les pas allaient le rejoindre, et, dans la toute-puissante défaillance de son âme, il sentit l’éclair glacé d’un couteau coulé entre ses épaules comme une poignée de neige.

Depuis ces deux textes, l’un purement centré autour et dans l’image donnée (et voir comment l’image prolifère en spirale, lancée par le démonstratif, l’image première est redoublée, relancée, complétée à chaque boucle pour revenir à sa source qui lui donne origine et sens, le point nodal autobiographique finissant d’écrire l’image en tant que telle), l’autre comme narration propulsée par l’image (et envisager la narration comme pression cumulative soutenue par l’image de ces pas qui produit le texte, sa vitesse et son suspens, ses retournements dramatiques et son point d’orgue) — c’est l’image qu’on travaille et avec elle la nécessité interrogée dans son énigme.


Il l’attendait sous la lumière blafarde des minuscules points lumineux semblable à des méduses. Il vint, le visage et le corps charbonneux comme sans âme. Il fallait y aller, à présent. La ville-souricière l’avait piégée et condamnée. Il essaya d’appeler, mais les mots partirent en fumée lorsqu’il ouvrit la bouche. Il l’entraînait à présent, déjà la vile s’éloignait et la démarche de cet homme prenait des allures arachnéennes. Une répulsion sans bornes le submergea et l’obligea à s’arrêter. L’homme-araignée le prit à bras le corps et l’entraîna en courant dans les méandres d’un terrain vague. La chaleur lui collait au corps quand il sentit la mort dans la gorge. L’homme le regarda en souriant et le garda serré contre lui. Qu’il faisait noir cette nuit là.

Je marchais le long de la côte lorsque le crépitement me surprit. Mais la rumeur de la plage était d’un calme languissant. Faisant volte-face, je distinguais dans cette nuit sans l’étoile l’origine de ce bruit : la hutte de l’Homme-sans-visage s’était transformée en cracheuse de feu. Les flammes comme une créature vivante s’élevaient en ondulant vers le ciel paré de son manteau sombre et d’étranges formes se déplaçaient au dessus du brasier. En me rapprochant, je découvris ces oiseaux surnaturels aux pages incendiées qui volaient en tous sens, vers le Nord. Le bruit et la fureur atterrit à mes pieds dans une gerbe d’étincelles tandis que La Métamorphose achevait de se consumer sur le sable. Sous mes yeux, un ballet diabolique s’exécutait et seules les dépouilles des livres en train de disparaître roussissaient le ciel en poussant des cris étouffés.

Cette étoile terrestre et brûlante, qui s’effondre dans une explosion de lumière incandescente, cette clarté magnétique, chimique, un phare pervers qui annonce l’apocalypse à ces hommes inconscients de l’air, inconscients du bruit, des lectures cuisantes, des échardes de bois écartelés tant leurs corps est devenus insensibles à autre chose que leurs brûlures vivaces, ces hommes qui cherchent leur chemin, les paupières arrachées par les griffes acides des radiations, les pupilles à nues, balayées par la pluie noire des cendres, nues comme le reste de leurs organes, ces corps sculptés par les tessons de verre traçant sous le voile tenu de peau en réseau de veines figées, ces ombres détachées de leur maîtres carbonisés, comme imprimées en plein jour dans la pierre, comme le vestige, l’empreinte digitale des arbres, des murs, des cris, ces enveloppes sans ongles, sans dent, des vers rampant sur la terre nue vers des sources d’eau pour éteindre ce bûcher intérieur mais pour finalement s’éteindre le ventre gonflé comme ces poissons flottant à la surface, venus admirer le miracle, assister à la mort des hommes par l’homme, ces hommes à la peau éparse, fondue, liquide, un liquide gras et noir qui glisse sur les os pour empoisonner la terre dans son cœur, c’est ce petit garçon, a little boy au cœur d’acier, qui pleure des larmes de feu pour la ville aveugle.

Cette image de soi qui se reflète dans le miroir, les traits vieillis, les crevasses qui disent la vie, ces tranchées du cœur qui malmènent le corps jusqu’à le marquer et la blancheur des neiges de l’hiver — la mélanine et la blancheur des neiges de l’hiver — la mélanine est partie, la pigmentation a quitté le corps comme le fait la vie doucement, lentement. Cette image physique qui dit bien pus qu’elle n’en montre — sous les yeux, les poches de larmes, trop souvent versées se sont accumulées — elles ont écopé le surplus qui faisait tanguer le cœur à le noyer — et cette cicatrice, marque indélébile d’une blessure trop profonde qui ne s’effacera plus avec le temps, jamais aux yeux de tous, au reflet du miroir — c’est toute la conscience d’une vie, un tracé inégal aux formes informes qui ont dessiné ce visage

Obscurément inquiet, parcourant de ses mains le lourd portail sans battants qui se dressait devant lui, il s’agita longtemps avant de s’arracher au sommeil, écoutant de plus en plus distinctement le gémissement de la nuit. Comme prévu, l’autre côté du lit était vide, la porte entrebâillée. Sans bruit il se leva ; les plates-bandes noyées dans les fenêtres l’appelaient dans leur bouillonnement sans chaleur. Il emprunta l’escalier principal qu’une lumière terne baignait, le gémissement s’approchait toujours plus, leurs liens se déployant autour de sa nuque, ses oreilles, ses hanches silencieuses.
La face de la lune était levée vers lui, bouche béante. Elle l’enlaçait entièrement à présent de telle sorte qu’il dut la suivre, franchissant le seuil pour entrer dans son royaume. Sa robe de nuit le parcourait de sa tristesse électrique. Marchant côte à côte, toute pensée écoulée désormais ; ils semblaient pouvoir se glisser dans les interstices de la pluie ; et elle accéléra encore le pas, filant comme un chat familier des lieux que plus rien ne pouvait atteindre. Lui, qu’un mince sursaut avait un instant rendu au monde, la rejoignit bientôt au bord du lac. Sur son visage imperturbable l’eau vacillait. Elle lui saisit le bras. Sur la surface du lac, les débris tournoyaient, les nuages s’abandonnèrent à leur tourmente, celui du bruissement des feuilles aux mouvements des arbres dont les têtes se balançaient indéfiniment. Le bleu du ciel perça ses paupières, éblouissant. Elle avait eu raison de lui.

À l’intérieur de l’ombre, une chandelle susurrant, ni nuit ni jour, le cœur à l’intérieur est enrhumé. Le voyage est immobile, nu sous l’éclairage de la lune, une lueur d’espoir qui rentre de l’extérieur ; ce froid, ce délire cristallise le temps, arrête l’instant, porte le nom du mystère en se déguisant par vengeance. Allongé à l’intérieur de la vague, on plonge dans les énigmes des chants, de sorte que la rage devient le moteur de la vie — non pas un départ — rage qui n’a pas, pas encore, trouvé une place dans l’existence. Dans l’air, les ailes sont terriblement brisées, les souffles sont noyés, les paroles vaines et perdues dans l’océan — comme est profonde la pensée — au fond de l’essence des choses qui contient une âme angoissée par l’avenir. Les yeux regardent ailleurs, le spectacle errant, où l’humanité ne connaît que son oscillation et fuit vers l’inconnu. Tout à coup, on entend doucement une lumière, le monde retourné, la vérité se cale derrière, on sent la mémoire vibrer, vaciller ivre sur ses pas. Courage, vers la marée apparaît un mirage. La rumeur est gelée, le vent assourdissant, on est assis à l’intérieur de l’immensité, on traverse le rêve ; en face : notre portrait, notre tombe. On ne sent plus rien, distant à soi-même, et injoignable, ainsi que la neige pure et blanche qui tombe dans le vide : on aspire la mort.

arnaud maïsetti - 18 février 2010

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