2010 | Séance 6_Dialogues
9 mars 2010



Le dialogue dans notre civilisation, notre cultures, dans notre pensée est fondateur : fondateur précisément de la relation que cette civilisation entretien avec le langage et la pensée. Le dialogue est plus qu’une technique littéraire, plus qu’une caractéristique du discours, c’est presque une valeur. Lorsqu’on dit de quelqu’un qu’il fait preuve de dialogue, c’est sa capacité à l’ouverture et à l’échange qu’on reconnaît).

Le dialogue, en somme, sa valeur et sa nature, est traversé de part en part par l’exigence éthique, politique même de l’autre : c’est ce que je voudrai rejoindre avec vous : écrire un dialogue, c’est écrire l’autre, dans sa parole, c’est accepter et recevoir une part de l’autre en soi, par et dans l’écriture.

Le dialogue est une dynamique, un mouvement de déportation vers l’autre, et en soi — double logique horizontale de l’échange, et verticale de la réflexion : c’est une ouverture intérieure et extérieure qui fonde la relation, qui est la relation même.

Si le dialogue, c’est, d’une part le rapport de force de deux langues, la tension qui existe entre elles et les font différentes (mais pas inconnues l’une à l’autre), étrangères (mais reconnaissables) ; et si d’autre part, le dialogue est la condition de son surgissement (condition au sens de cause préalable à son existence, et son essence même), il faut aussi affronter en face le dialogue dans sa représentation, son incarnation théâtrale qui est à la fois rapport de force et lieu : l’enjeu du dialogue c’est la possibilité de dire, d’affronter l’autre dans son irréductible présence


La maison est très vieille et humide mais il y fait chaud. A pièce n’est pas très grande, peu meublée ; seule une vieille photo est accrochée au mur. Deux personnes sont assises sur les fauteuils de tissu ternis. Il pleut. La lumière n’est pas allumée : il fait sombre.
Lui : c’est apaisant le silence, tu trouves pas ?
Elle : Non.
Lui : Ah bon ? Pourtant, ça apaise le corps et l’esprit. Ça repose.
Elle : Moi, j’ai horreur de ça ; ça m’angoisse. Le silence, c’est comme... Je sais pas. Mais j’aime pas. J’ai l’impression d’être emprisonné dans quelque chose... Ou qu’il y a quelque chose qui m’observe.
Lui : C’est drôle ça, habituellement on se sent seul ou triste, mais pas observé.
Elle : Si. C’est les souvenirs. Ils reviennent tous dans le silence, et c’est bruyant dans ma tête. Une multitude de voix. Une multitude de yeux. À l’intérieur, c’est l’enfer, et à l’extérieur il y a le temps qui résonne. Le silence c’est du tic-tac.
Lui : Comment ça ? Je comprends pas ce que tu veux dire.
Elle : Le silence, c’est le temps, mais le temps qui passe pas, ou plutôt le temps qui recule. Quand il y a du silence, le bruit de mes souvenirs, les voix du passé me submergent ; et je me sens étouffer. C’est angoissant. J’ai l’impression de voir tout le temps qui a passé.
Lui : Mais tu es encore jeune !
Elle : Mais ça passe tellement vite. Je suis sûre qu’on va mourir sans avoir eu le temps de dire ouf.


C : Prendre garde gueux

Elle lui enfonce son épée de papier dans le ventre. Le combat prend fin, la nuit pèse de plus en plus.

S : De fatigue, j’hurle de fatigue
C : Cendrars. Blaise Cendrars.
S : Pourquoi ?
C : Le Transsibérien. Le ronronnement du train, imagine.
S : Je vois le Kremlin, il existe vraiment, tu crois ?
C : Bien sûr, idiot ! Il n’a pas encore été mangé.
S : Comment tu peux le savoir, tu y es déjà allée ?
C : Non, mais c’est bien connu !
S : FATIGUÉ ! Je ne vois plus rien, je ne sais plus rien. J’ai loupé le Transsibérien, je n’ai jamais rencontré Jehanne. Tu m’as tué.
Elle chiffonne son épée et s’allonge à côté de lui.
C : Un jour on ira, tu verras, ce sera beau.
S : Je ne sais pas si je l’aimerais. Il est trop grand et trop coloré.
C : Non, on ne peut que l’aimer. En tout cas, si c’est un gâteau, c’est sûr, je l’aimerais.
S : Moi, je le mangerais. Pour qu’il disparaisse. Comme ça, tu arrêteras de penser à lui et tu penseras peut-être à moi, enfin.
Il lui met sa chaussette gauche.
C : Je ne pense pas qu’on puisse se consacrer à un seul être. C’est épuisant.
S : Oui, je suis fatigué de toi.
Épuisés, ils s’endorment l’un contre l’autre. Seuls leurs souffles semblent communiquer. Ultime vision.


La chambre, à peine éclairée. Lou est dans son lit et pleure. Marie entre.

Marie. — Allons, ne pleure pas ! Tu n’y es pour rien.
Lou. — ...
M.— Lou ?
L.— Je veux pas.
M.—Tu ne veux pas ? Mais, que veux-tu dire ? Enfin, parle-moi.
L.— Je veux pas, je veux pas, je veux pas !
M.— Mais enfin, je suis là pour t’aider ! Tu peux m’en parler. Je ne te jugerai pas, tu sais. Tu n’y es pour rien. On n’est pas responsable de...de ces choses.
L.— Je ne veux plus.
M.— Me parler ?
L.— Je veux plus grandir ! Grandir c’est souffrir. Et moi, j’aime pas souffrir !
M.— Personne n’aime ça tu sais. Mais grandir ce n’est pas que souffrir. A la souffrance se mêle la joie, ma Lou. Grandir c’est pousser d’autres portes, aller vers d’autres horizons, découvrir de nouvelles choses...
L.— De nouvelles choses ? Ces choses là j’en ai pas besoin. Moi j’étais bien avant ça, avant tu sais quoi !
M.— Je sais, oui. Mais, tu n’as pas le droit de te morfondre et de culpabiliser. Dans cette histoire, tu n’y es pour rien, ma chérie. Tu n’as pas le droit de tout abandonner et de continuer à t’isoler, à passer tes jours à pleurer. Les larmes creusent le visage tu sais, ton joli vi...
L.— C’est très bien ! Comme ça on ne me reconnaîtra plus.
M.— Mais tu n’as pas le droit de renoncer. Il t’a volé ton corps ! Veux-tu qu’il dérobe maintenant tes larmes ?
L.— Non. Mais je veux plus grandir. Pas souffrir. Mourir peut-être même.
M.— Tais-toi ! Ne dis pas ça ! Il n’aura pas tout de toi. On va partir.
L.— Où ?
M.— Là où il ne sera pas. Là où l’on ne souffre pas. Là où... On ne sera que toutes les deux, qu’en penses-tu ?
L.— Moi je pense que je suis une poupée désarticulée. Je veux pas bouger de ce lit. Rester ici et pleurer. Pleurer jusqu’à devenir une flaque d’eau. Au moins, les adultes ne feraient pas attention à moi et les enfants s’amuseront avec moi. J’aurai la forme d’un nuage et le soleil se reflétera dedans. Ou alors, on part. Et on devient foraines. Ah oui ! Un carrousel ! Et les enfants viendront me demander des jetons et je leur tendrai en disant « Amusez-vous bien » et je sourirai en les voyant si joyeux.

M.— Oui. Si joyeux... En souriant.



– Attrape, mais attrape !

– Attrape-le tout seul ton ballon !

– Pourquoi tu veux pas jouer ?

– Pas envie. Toute façon, tu m’as toujours pas raconté ce qui s’est passé hier soir. Pourquoi t’es parti ?

– Pourquoi tu me parles de ça ? On fait une partie, et toi tu viens m’parler de ça !

– Si tu refuses d’en parler, c’est que c’est important. A moi tu peux en parler, non ?

– Nan. Ouais. Plus tard. Attrape.

– Tu dis plus tard, mais je sais bien que ce sera pareil plus tard. Tu dira toujours plus tard. C’est le mouss qui t’a parlé, qui t’a fait partir comme ça ?

– Nan. Laisse. Attrape.

– Si tu me parles pas je m’en vais, et tu pourra y jouer tout seul à ton ballon. Y fait trop chaud en plus, pour jouer. J’transpire déjà sans rien faire, alors si en plus on joue au ballon... A rester sur le pont, au soleil, on est fatigué de toute cette chaleur. Tu veux pas une menthe à l’eau ?

– Nan jveux pas de menthe à l’eau et si tu veux pas être sur le pont t’as qu’à rester à l’intérieur.

– C’est pire à l’intérieur, la fournaise, y a qu’les vieux pour rester là-dedans. Ils vont y crever à y rester comme ça, à rien faire, dans cette chaleur des cabines, du restaurant et des couloirs, tellement serrés qu’on y court les couloirs pour pas avoir à y étouffer.

– Ouai mais les vieux y sont déjà morts tu sais, alors...

– Ouai et nous on va mourir aussi si on reste là. Viens t’asseoire. Allez, viens.

Ils finissent par trouver une table libre, le parasol est à moitié déchiré mais c’est pas grave, ils s’installent à l’ombre à moitié trouée donc, la fille commande deux menthes à l’eau, sort un jeu de cartes. Ils jouent.


– J’ai la dame de coeur, j’commence

– Tu sais, maman, elle est pas vraiment en colère contre toi, c’est juste... elle sait pas dire les choses, tu vois ?

– Ouai, j’sais.

– Mais si tu t’excuses, elle s’excusera aussi...

– J’m’excuserai pas. Ca sert à rien.

– Qu’est-ce qui sert à rien ? Pourquoi ça sert à rien ? C’est toi qui comprend rien !

– Tu vois, tu dis que tu veux qu’on parle, que tu veux m’aider, mais direct tu m’engueules.

– J’t’engueule pas j’te montre les choses.

– Rien du tout.

– Quoi ?

– Tu m’montres rien du tout.

– J’essaie de t’expliquer.

– J’ai pas besoin de toi pour comprendre.

– Comment tu peux être sûr de tout comprendre alors que tu sais pas tout ?

– J’ai pas besoin que tu me dises ce que maman pense, ou ce que papa dit, derrière mon dos, pour savoir où jsuis moi dans tout ça.

– Qu’est-ce que tu racontes ?

– Rien, laisse tomber. T’as perdu.

– Quoi ?

– Ben la partie, là, jviens de poser mon as, t’as perdu.

– Et le mouss, y t’a dit quoi ?

– C’est à toi de distribuer.

– Il a pas l’air très sympa de toute façon, l’autre jour je l’ai entendu râler sur le dos des clients parce qu’ils salissaient tout... il est censé nettoyer en même temps, puis le plancher brillant des bateaux, moi jl’ai pas vu ici... peut-être que c’est que dans les pubs, et que tous les mouss sont comme ça... mais il t’a dit quoi le mouss ?

– Jvois tes cartes.

– Quelles cartes ?! Jte cache rien ! Je joue cartes sur tables !

– Oui ben justement, cache-les tes cartes, je vois tout là ! T’as la reine, qui m’faut.

– Ahh... ! Oui, désolée, pardon

– C’est à toi de jouer.

– Et le soir sur le pont, tu crois que c’était son amante au mouss ? Moi jtrouve qu’ils étaient bizarres quand on est arrivé.

– Ouais, pt’-être. Joker.

– Ouais moi non plus j’sais pas.

– Bon j’ai encore gagné. On arrête ?

– Quand même, il est bizarre, le mouss, jsuis sûre qu’il t’a dit un truc... tu veux pas m’dire ?

– On arrête.


Matthieu : Je te demande de ne pas te retourner jusqu’à la fin ! J’ai des choses à te dire.
Gladys : Es-tu trop lâche pour le face à face ?
M : Ne me complique pas la tâche davantage !
G : Je sais que tu ne peux médire.
M : Je pars. On n’est pas fait l’un pour l’autre.
G : Tu pars ? tu pars pour ne plus jamais revenir en sachant que je vais
Souffrir ?
M : Oui, je pars pour ne plus jamais te revoir, pour ne plus à avoir à ma
justifier !
G : Tu pars pour me quitter ? pour m’oublier ? Alors que tu sais que je ne
cesserais jamais de t’aimer malgré la douleur que ton départ peut engendrer.
M : N’insiste pas ! C’est terminé, je ne veux plus en entendre parler.
(Et il s’éloigne sans se retourner).
Metteur en scène : Gladys ! laisse-le s’en aller mais ne te retourne surtout pas.
Contente toi de rester dans ta position de départ !
G : Je n’ai pas eue le temps de me justifier que tu t’es déjà éclipsé. Je ne te
demande rien, ni sérénade, ni refrain, uniquement de te savoir près de moi et
de revoir ton visage une dernière fois. J’ai respecté ton dernier vœu sans
savoir qu’il déboucherait sur un adieu.
(Elle ne se retourna pas jusqu’à la fin, elle s’effondra par terre comme
poignardée dans le dos).


Clair de lune. Une ombre accolée au mur de pierres, confondue à la vigne-vierge. Crissements de pas légers sur les graviers, puis amortis par le gazon.


— Je suis là.
— Peut-être, mais en retard. J’ai attendu. Je me demande ce qui me pousse à vous faire confiance. Vous n’êtes même pas fichue...
— Ne commencez pas, ma chère, ou je pourrais faire marche arrière. Partir dès maintenant. Tout arrêter. Enfin... peut-on arrêter quelque chose qui n’a, en vérité, pas commencé...
—Vous ne le ferez pas.
— Et pourquoi donc ?
— Parce que j’ai autant besoin de vous que vous de moi. Et puis, parlez moins fort ! Vous allez tout faire chavirer !
— Mais, ce n’est pas à moi de parler. Vous m’avez fait venir.
— ... C’est vrai.
— Alors, allez-y. Je vous écoute.
— Je vais le faire. ... Mais, avant, je voudrais vous voir. Avancez-vous dans la lumière du chemin. Montrez-vous, quoi ! J’ai besoin de vous voir !
— Il en est hors de question. Je vous avez pourtant prévenue que mon visage et mon identité resteraient secrets. Nous étions d’accord. Nous ne sommes pas assez proches.
— Je sens le souffle de votre respiration et de vos mots qui m’effleurent depuis votre arrivée et vous ne nous trouvez toujours pas assez proches ?...
— Ne cherchez pas à être drôle. Cela ne vous ressemble pas.
— Vous n’en savez rien. Vous ne me connaissez pas.
— Peut-être, mais il y a des choses qui ne trahissent pas. Il est évident...
— ... que vous n’avez pas l’habitude que l’on vous contredise, voilà ce qui est évident ! Ou plutôt non, mieux, que vous vous complaisez à manipuler les autres par vos bonnes manières pour avoir l’impression de contrôler la situation ! Mais, je vais vous dire, moi, ce qui est le plus évident ! Ici ! Maintenant ! Entre vous et moi ! Il n’y a pas de cela ! Il n’y aura pas de cela ! Je ne le tol...
— Du calme.
Un halo de lumière par la fenêtre au-dessus de leurs têtes. Les corps se fondent se fondent dans le matelas de feuilles. Les murmures s’endorment.


Un grenier. Deux jeunes filles. L’une d’entre elles porte des marques de coups.
— S’il te plaît...

— Ils vont finir par le faire ! Combien de temps, encore, je pourrais retenir leurs mains sur toi ? Combien de temps ? Combien !

— Ca sera comme sous l’eau. Ne jamais plus refaire surface, plus jamais, juste la rouille qui m’ancre au fond et toi, ton pied contre ma joue, tes cheveux comme des algues. La bas, on entend plus les cris, plus les larmes, quelles larmes ? Elles se confondent, se dissolvent...Liquides, sans angle. On a plus mal...

—S’ils n’étaient pas là… nous deux on pourrait partir ! Loin, loin d’ici et de tout. On marcherait sur les routes, on serait libres ! Il n’y aurait que toi et moi. On piquerait des trucs à manger – je mange pas beaucoup. Et puis on dormirait dans les granges, comme dans La nuit du Chasseur, tu sais… toutes seules toutes les deux, jusqu’à ce qu’on soit grandes. On trouverait bien le moyen de leur échapper.

—  Tu ne sais pas de quoi tu parles. Ils m’accuseront. Tu seras de nouveau seule. Ce sera froid, poisseux, comme une odeur de fin du monde sur le bout de nos doigts. Les brasiers, les feux de camps, lourds du bois calcinés, et les morceaux d’os, blancs, sans âme, des branches polies par le ressac. Eux, des miroirs vides, brisés, fragmentés, avides, attendant que l’on vienne se perdre. Ils ne te laisseront pas. Je reste.
—  Je les tuerais ! Avec une barre de métal, une fourchette, le gaz, j’leur ferai un cocktail dont ils ne se remettront pas, je les passerai au lance flamme, leur trouerai la crâne avec un calibre neuf millimètre, je les planterai avec un couteau de cuisine. Crois moi quand je te dis que je les hais ! Crois moi !
—  Ne dis pas ça ! Ne dis pas ça...Tu dis que tu les détestes, que tu voudrais les voir morts, mais c’est parce que tu es en colère, que ça déborde. Il ne faut pas, il ne faut pas... Non pleure pas Lily, pleure pas ! Ca m’enlève tout mon courage...j’ai le cœur qui saigne quand je te vois . Lily, sous la surface on ne sent plus les coups. On est soi-même. Il ne faudrait jamais remonter. Jamais.

—  Ils arrivent !

—  Tu es avec moi ?

Sur les mains et les genoux Cam et sur des milliers de kilomètres...


arnaud maïsetti - 9 mars 2010

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