ce qui rend la vie inadmissible
17 septembre 2010





Man Of A Thousand Faces (Regina Spektor, ’Far’, 2009)



Que je sois — la balle d’or lancée dans le soleil levant.
Que je sois — la pendule qui revient au point mort chercher la verticale nocturne du verbe.

Stanislas Rodanski

Je peux accepter — les pas du promeneur à minuit sous ma fenêtre, perdu, qui ne reviendra chez lui qu’au matin, et s’endormira ; je peux : et accepter encore les sourires du type à la dernière station du tram, allongé depuis l’aube jusqu’au soir, ivre pour oublier son nom et ce qui l’a mis dehors, et m’en aller sans le regarder ; je pourrai demain aussi (c’est cela qui tue) : et les sanglots derrière la cloison, d’une voisine qui a aujourd’hui déménagé sans que je connaisse son nom, et à peine son visage — mais ses larmes, je les ai pour moi quand je n’arrive pas à dormir — je peux, oui, à vrai dire : j’ai pu ; mais si je ne suis plus ce promeneur, ni l’oubli de l’homme édenté sous le tram, ni la tristesse de cette jeune femme : si je ne suis plus cela, comment parler ensuite de ce qui me fait basculer le lendemain dans le jour plein des rues ?

Ce qui rend la vie inadmissible, c’est tout cela, ce n’est que cela : j’en ai fait la liste mentalement, elle ne prend pas beaucoup de place, elle occupe tout le silence qu’il faut pour l’établir.

Quand le jour descend, je ne m’en vais pas encore, tu vois, je tiens encore la distance, je suis là qui le porte à bout de bras et le fais disparaître quand je le veux — il n’y a personne dans le maison, et je me souviens du temps ancien des nuits blanches alignées les unes sur les autres, et ce temps a disparu puisque je m’en souviens : et cela non plus, je ne l’accepte pas — mais le jour descend tout de même sur ces jours-là aussi.

Dors, je suis là pour te veiller — je veille sur ce qui reste de mes jours passés tant que je suis là pour dans le noir deviner leurs contours ; il y a du pain sur la table, il y a de la musique dans la pièce, je ne m’approche pas tout de suite du sommeil, il y a des peaux qui se tendent à mesure que la nuit nous enveloppe, on pourrait être seuls : on n’entend plus les sanglots derrière la cloison — et pourtant : pourtant il y a, minuit passé sous ma fenêtre, quelqu’un qui n’est pas moi, un type qui dehors marche et s’en va se perdre jusqu’à l’aube et qui s’endormira quand je me réveillerai demain et que je penserai au rêve que j’ai fait tant je l’ai oublié.

arnaud maïsetti - 17 septembre 2010

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