comme d’un mort son visage
4 octobre 2010





Death to birth (Michael Pitt, ’Last Days’)


Narcisse fut heureux, mourant sur la fontaine,
Abusé du mirouër de sa figure vaine :
Au moins il regardoit je ne sçay quoy de beau.

L’erreur le contentoit, voyant la face aimée :
Et la beauté que j’aime, est terre consumée.
Il mourut pour une ombre ; et moy pour un tombeau.

Ronsard, Sur la mort de Marie


N’approcher cela qu’avec la plus infime prudence ; on risquerait plus que soi. Ne parler ni du mort ni du visage, ni de ses dernières paroles, ni des paroles qu’on irait prononcer au-dessus de ses yeux fermés, ne rien dire qui pourrait. Aucune certitude, jamais. Et relire La prisonnière (ai-je lu cela une fois ?), ce soir, comme par hasard. Aucune volonté, pas même la dernière.

Comme je relis les notes de ce journal pour cause de mise en page et archivage — raison peu valable, mais pourquoi au juste garder ces pages ? — j’assiste très souvent au souvenir quand il se défait : telle ou telle note, ce qui l’a provoquée, ce qu’elle a conduit — je m’en souviens : mais pour quelques unes comme celles-ci, combien m’échappent totalement, s’effondrent comme des vieux livres qu’on effriterait en voulant tourner les pages. Mémoire de sable, mémoire liquide comme du sable.

Je suis définitivement tout traversé de l’oubli dont mes phrases sont faites — rien à faire, et ce que j’écris à l’instant s’efface à mesure : le jour qui s’ouvre ne fait que mesurer la profondeur du soir, c’est tout.

De la vie par milliers pourtant, je le pressens — cependant quand je me penche, c’est autre chose que ma vie que j’ai écrit : autre chose qui ne m’appartient pas, que je reconnais à peine, comme d’un mort son visage sans expression : qui ouvrirait les yeux et parlerait.

Mourir à soi comme de l’aimée : je n’aurais rien à dire, n’ayant de ma vie que des fractions mortes à résoudre sans table — alors de préférence, choisir le présent :

ne pas se relire, ne pas se juger, n’estimer du silence de soi à se lire que le moment où il se rompt : mourir n’appartient pas à soi, non, mais à celui qui le regarde : et continue de voir quand l’autre est déjà mort. Et s’abîme de sa propre mort qui se poursuit sur la vie : dire cela malgré tout, n’approcher cela qu’ainsi : le plus simplement possible.

Sur la surface des cendres, ce qui brille n’a pas de prix : écrire, à l’arrachement de la terre sa plus précieuse lumière, et quand on tend l’oreille, quelque chose crépite et vibre. On pose la main à plat sur elles, on se brûle à ce corps qui devient le nôtre : la douleur nous tient vivant, éveillé et vivant.

arnaud maïsetti - 4 octobre 2010

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