L’organisation échouée du monde
4 novembre 2010


« Contre qui la grande Muraille devait-elle servir de rempart ? Contre les peuplades du Nord. Je viens, moi, du Sud de la Chine. Là-bas, aucune peuplade du Nord ne peut nous menacer. »

Franz Kafka, (En construisant la Grande Muraille de Chine, 1917)


L’organisation du monde me concerne — je m’y plie, je la subis, je la conteste : mais si je veux m’en dérober, c’est toujours par elle que je passe. Nos villes ne sont pas entourées par la Grande Muraille : elles sont bâtis à l’intérieur. Qu’on en sorte et on se retrouve dehors, c’est-à-dire : nulle part.

La journée n’a pas suffi pour venir à bout de ces contraintes : d’un coin de cette ville à l’autre (mais ce n’était pas la bonne ville, je le comprendrai en fin d’après-midi), les papiers, les informations, les identités à décliner, à revendiquer. L’ennui, quand on est malade, ce n’est pas la maladie : c’est les papiers à remplir ensuite. C’est cela qui tue. Mais s’il n’y avait que cela. L’administration mise toujours sur une tentative de ma part de frauder — jamais sur mon incapacité à comprendre ses rouages. Je serai bien incapable de frauder si je le voulais. Mais je fraude malgré tout — par mon incapacité même. C’est ainsi. Mais c’est broutilles, tout cela, broutilles, quand je verrai (pas besoin d’ouvrir les journaux) les files dehors, et les regards que je croise, dans ces bureaux, les lourdes condamnations des jours en regard de quoi je suis sauf et protégé, moi.

Le monde ne fonctionne pas, on s’accorde là-dessus — un pas dehors suffit : les hommes qui fouillent les poubelles, j’en ai croisés combien ce matin ; et les visages, gâchés, la queue devant la préfecture —


- on attend depuis six heures ce matin !…
- nos bureaux n’ouvrent qu’à neuf heures.
- mais justement !
- oui, justement.

— tout le mépris de cette organisation rodée à réduire. Et on passerait là sans avoir l’air de regarder : on y prend part, évidemment. L’organisation du monde me concerne.

Le monde organisé ainsi est inacceptable, naturellement. C’est peut-être pour cela qu’ils sont si nombreux à y consentir : pour ne pas devenir inacceptables à leur yeux. Voir que c’est manqué, le monde, que ça ne fonctionne pas. Que ce n’est pas ainsi que cela pourrait aller. Mais — dit-on —, cette organisation, c’est comme l’air qu’on respire : on n’y échappe pas.

L’organisation, me dit-on, c’est toi. C’est toi aussi. L’air que les autres respirent, il vient aussi de tes poumons, transformé, reformulé, mais de tes poumons aussi.

Quand je rentre, sortie d’apnée : revenir au contre-jour qui sauve. Qu’on me reproche tout, mais pas cette morale. Fixer le soleil un temps dans les yeux jusqu’à faire naitre la tache blanche, et la perception modifiée du réel, essayer, dans quelques phrases taillées au plus juste, d’attaquer la pierre des murailles avec les ongles.

arnaud maïsetti - 4 novembre 2010

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