le site, en mon absence
19 novembre 2010




Vier Lieder op. 2 "Schenk Mir Deinen Goldenen Kamm" (A. Schoenberg — au chant : Sandrine Piau)


« Ici a lieu l’avoir-lieu, lui-même sans lieu, sans espace réservé ni consacré pour sa présence, de la communauté : non dans une œuvre qui l’accomplirait, et encore moins dans elle-même en tant qu’oeuvre (Famille, Peuple, Eglise, Nation, Parti, Littérature, Philosophie), mais dans le désœuvrement et comme le désœuvrement de toutes ses œuvres. »

Jean-Luc Nancy, La Communauté désœuvrée


Ces moments loin du site, loin d’écrire ici, je ne les choisis pas, ne les provoque pas. Ils viennent, ils arrivent, je les accepte. Ils ne sont pas nombreux, il ne durent pas longtemps. Une semaine, pas plus. Et quand on revient, on sait qu’on est resté longtemps loin parce qu’il faut de nouveau entrer les codes d’accès — le lieu ne nous reconnaît plus d’instinct, sa mémoire n’a pas duré jusque là, on ouvre la porte sur une maison gardée dans le noir longtemps volets fermés, on avance précautionneusement comme un voleur, on ne fait pas de bruit, on ferme la porte sur soi lentement.

Ce n’est pas le dehors qui m’a empêché ces derniers jours, la vie sociale, le reste : le dehors empêche de toute manière, trouve toujours ses raisons ; il n’a pas avoir de raison pour empêcher, interrompre. M’apparaît surtout l’évidence que l’interruption du site a sa nécessité, qu’elle fait partie aussi de son écriture, et qu’à cette respiration je suis aussi soumis : puisqu’elle permet qu’entre batte quelque chose qui puisse essouffler ma vie, peut-être, autant que possible, dans la faible mesure de ma faible présence ici.

Le lieu vit peut-être qu’on l’habite, mais vit aussi des temps morts où on le laisse, inoccupé et désœuvré — et le site n’est rien d’autre qu’un espace : un espace en accroissement renouvelé, sans terme, sans autre frontière que le prochain mot qui l’agrandit : mais un espace, tout de même, en action et en mot, un avoir-lieu sans lieu dans lequel parler n’a de sens que dans le geste qui permet de parler ensuite, après la fin.

Espace où survit en absence ce qui pourrait recommencer ma présence : quand on revient, on mesure le temps à la surface de poussière qui s’est déposé sur tel meuble, on pose le doigt, la trace qui se creuse ponctionne moins le temps passé qu’elle ne désigne la place d’un désir prochain, à inventer.

arnaud maïsetti - 19 novembre 2010

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