Avignon, rues sauvages
16 décembre 2010




(sô-va-j’) adj.

1° Se dit des animaux qui vivent dans les bois, dans les déserts.
Un silence affreux et terrible, qui n’était interrompu que par les cris des bêtes sauvages, BOSSUET,

2° Qui n’est pas apprivoisé, se dit par opposition aux animaux domestiques.

3°Il se dit des hommes qui vivent en petites sociétés, dans des huttes, et qui, n’ayant ni agriculture proprement dite ni troupeaux, ne s’entretiennent guère que du produit de la chasse.

Le penchant pour la chasse ou la guerre nous est commun avec les animaux : l’homme sauvage ne sait que combattre et chasser, BUFF.

4° Par extension, se dit des lieux incultes et inhabités. Un site sauvage.


Sauvagerie des rues quand on les découvre comme depuis toujours là qui se déroulent dans leur évidence, au temps mort du milieu de la nuit, et qui se laissent voir comme des insectes le ventre. Vides, artères sèches de ce qui palpite ici de fourmillement incessant, le jour, sans doute. Mais vides entièrement là, sous le pas, et puisque je ne connais pas la ville, je m’y enfonce, jusqu’à sa verticalité la plus noire, me laisserai manger par la sauvagerie. La ville sera ce récit opaque qui racontera l’histoire de sa lumière et des formes qui changent au pas qu’on emporte avec soi, nul besoin d’allégorie, seulement les noms des rues qu’on a plantés là-haut sur les murs et qui nomment sa légende, et moi je la suis, je vais là pour cela, et pour me perdre.

Avignon, c’est d’abord un grand pan de mur qu’on a posé en son centre le plus minéral, palais de seigneurs qu’on a installé ici quelques années, et les murs sont restés depuis des siècles : qu’est-ce qu’il aurait fallu faire ? Tout détruire ? Mais c’est ce qu’on a fait : pourtant au lieu de démonter les pierres, on lui jette des ombres le soir, et qu’on appelle ça du théâtre, qu’est-ce que ça peut faire à ceux qui n’y croient pas ? Sauvagerie des mots crachée depuis la Cour d’Honneur du Palais des Papes : du blasphème sans jamais dire le nom de Dieu, mais à bien y réfléchir, quitte à se tenir devant ces murs de pierres, autant lancer à eux des mots qui pourraient les renverser, ô Jéricho, et pas besoin de trompettes, on a nos ongles, et mon ombre, tremblée, épaisse de plusieurs, nombreuse à elle seule aussi, est belle à s’y élancer, et traverser — pourquoi s’y refuser.

Murs qui sembleraient sortis tout droit d’un château de carte, souffler n’y changera rien, mais on le fait ; cette lumière étrange surtout, non pas étrange comme bizarre, mais étrange puisque d’ailleurs, venue de la pierre on dirait, du dedans de la pierre respirante et soufflante aussi, sur soi-même qui n’a plus froid maintenant que le froid on le souffle aussi, et de cette buée des choses et des pierres et de soi émane le sentiment de la ville, château de cartes soufflé comme en soi-même dispersé encore.

Vue de l’autre côté, c’est pire, ou pareil. Les grandes arches blessées, ouvertes mais sans fenêtres, et pourquoi si hautes, pour voir quoi d’en haut ? Dieu ou son silence, qu’est-ce qu’on atteindrait là ? Et si l’on tend la main on ne touche pas plus haut que soi, à peine un peu plus, et les maladies de la pierre qui forment la couleur plus noire ressortent mieux ce soir où je la vois. Sur la photo, j’aime que le mur ne se termine pas, et monte encore hors-champ. Il y a un peu de ciel noir en haut à gauche, c’est ici que je loge le désir de tout faire écrouler, mais c’est sur cet espace que s’appuie l’édifice et la pensée qui l’a bâti.

Sur la place, quand on se retourne, ils ont posé un éléphant gigantesque, la sculpture d’un éléphant gigantesque, haut de plusieurs hommes, en équilibre sur sa trompe, et dans la position des pattes trouvée par le sculpteur, on croirait qu’il tient, qu’il bouge un peu pour se maintenir. Je n’en saisis que son mouvement, évidemment, et la ville en arrière-plan bouge un peu pour l’aider à accompagner sa chute interminable.

Façade ou tête de proue de ces enfilades d’immeubles — quatre fenêtres lancées ainsi sur la rue en contre-bas, on s’en jetterait bien s’il n’y avait le sol en-dessous : et le sol en dessous, c’est moi. Quatre fenêtres, trois seulement allumées, et celle que je regarde, c’est celle qui est éteinte, évidemment. La plus désirable, pour sûr. Quel corps allongé à cette heure, au-dedans, seul peut-être, seul sans doute, allongé tout contre sa fatigue qu’il serre des deux mains jusqu’à ne pas dormir. Autour, les fenêtres allumées luttent encore, mais céderont. Quand je voudrais revenir pour prendre l’immeuble éteint entièrement, je ne retrouverai pas la rue, et le corps en haut, celui logé dans la fenêtre éteinte pour toujours ne me sera que plus désirable, j’ai encore la trace manquante de ses dents sur la nuque.

Tout Avignon est de ces rues mortes, étendues là dans le désœuvrement le plus grand en lequel je me vautre avec lenteur, aussi longue que sera ma nuit. Les rues modernes sont piétonnes dans ces villes moyennes de Province dont le centre ne sert qu’au commerce, à rien d’autre. Le samedi, j’imagine qu’on avance ici en faisant la queue, serrés les uns contre les autres. Et le dimanche après-midi de novembre, sous la pluie, dans le froid de mars, je sais qu’il n’y a que des papiers qui traînent que personne ne prend la peine de piétiner. Je me demande au passage pour quel prix de quel châtiment les lumières continuent-elles de faire jour, un soir comme celui-là, et pour quel passant puisque je serai seul tout ce temps, et que je ne suis pas un passant. Puis les ombres que ces lumières tracent sont si sales que je ne reste pas dans ces larges rues, dont les formes géométriques dessinées sur le sol m’interrogent un peu, puis m’inquiètent, me terrifient finalement quand je vois quelles directions elles lancent contre moi.

Le grillage posé contre ce mur est une juste image de ce qui va se faire, dans quelques heures quand le jour reviendra et qu’il faudra coulisser contre ce noir quelque chose de l’ordre retrouvé des habitudes. On coulissera aussi la règle des heures, et les commerces reprendront. On coulissera la nuit qu’on laissera derrière soi, sans penser une seconde qu’elle se tiendra aussi devant soi, mais ça ne les concernera pas. Au loin, sur l’image, ce soir où je l’écris, je remarque que se tient un homme : je crois bien que c’est un homme. Il semble marcher. Mais d’homme ce soir-là, je n’en ai pas croisé. Est-il tombé avant ? Ou moi alors ? Ou une rue à gauche ou à droite nous aurait-elle pris avant qu’on se croise ? Et si on s’était croisé, est-ce qu’on ne se serait pas parlé ? Ou jeté l’un sur l’autre, parce qu’il faisait noir et froid, et que la nuit parlait dans le corps sa langue sauvage qui n’admet ni rencontre ni amour ?

Ou peut-être ai-je levé la tête au moment où nous nous sommes croisés, et que la rencontre n’a pas eu lieu — n’aura lieu que ce soir où je dresse pour moi la géographie de cette ville et de cette nuit, ici, que j’écris ? En levant les yeux, je n’aurais pas vu le ciel : mais une grande couche du noir comme l’intérieur d’un corps vidé, et c’est tout. La lumière qui vient d’en haut, à droite, est plus pâle que moi au moment où je la saisis. Sauvage est le nom de cette ville et noirceur son regard sur toutes choses.

Mais tout cela est habité. Bien sûr, la ville, de nuit, change de frontière et de fonction, de nature même et s’agence au dispositif le plus contraire du jour. On entasse là ce qu’on a mis la journée à transformer en déchets : la nuit l’avalera et il n’y paraîtra rien pour ceux qui verront demain la propreté étale des artères de nouveau fluides. Rue de la Princesse (mais la fin du mot est griffée, giflée, sa beauté était vraiment trop scandaleuse, dérisoire en regard de ce lieu et de cette heure), et sous les déchets amoncelés, je crois que cela bougeait et respirait encore ; s’enfuir vite et sans respirer : ne suis-je pas là comme la terminaison de ce mot sur le mur, insultant, aveugle et plein de honte ?

Aplats de lumières jaunes et froides sur dessins des rues pavées pour votre confort et votre sécurité, et sur ces dessins, d’autres encore, formés par ces ombres au-dessus de la tête qui ne lancent pourtant pas ces brisures géométriques. Quel théâtre de Séraphin, aux ombres chinoises sans syntaxe, grammaire approximative mais sous les arches desquelles je passe comme l’ombre de l’acteur qui vient, qui va venir, qui est déjà là ?

Sous l’accumulation de pierres, je me perds plus loin encore : je crois que je finis par aimer ce dédale, précisément parce que je n’en saisis les lois qu’après-coup, et qu’elles me semblent mouvantes et fuyantes. Il n’y aurait pas de corps ici qu’on pourrait aimer, posé au coin d’une rue, et que je pourrais suivre — il n’y aurait que des ombres et des pierres, et que mon ombre, que cette ville de pierre.

Aux virages, recomposition du décor, décomposition du réel, figuration intransitive du futur proche toujours en instance, et quand je crois voir quelque chose sur le mur qui serait l’ombre portée d’un homme, j’avance et ce n’est qu’une ombre portée par rien d’autre qu’elle-même. Comme dans le brouillard, on avance toujours dans cette ville en repoussant sa réalité.

Rue Favart. Pensées à Rimbaud, aux lettres de l’été qu’il envoyait à Verlaine, lui conseillant de regarder les livrets d’opéra-comiques que ce Favart avait commis au XVIIIe : aimerais me souvenir de ces refrains niais d’opéras vieux, de rythmes naïfs ; et les chanter ici, pour rien, pour rire. Mais je n’en ai jamais entendus. La ville me conduit où elle veut, et d’une rue à l’autre, noms de rues qui racontent son histoire en laquelle je suis pris. J’ai des photos par dizaines de ces rues, mais aucune ne se voit : étrange. Cette rue Favart, j’en ai quatre images par exemple : toutes floues, toutes tremblées. Pourquoi ? La ville bougeait ? Ou ma main dans le froid ? Mais les dessus des portes impossible à fixer disent assez ce mouvement qui me déportait vers eux, et ces photographies sans orthographe sont les miennes et la langue que je parlais alors.

Avignon serait, paraît-il, ville de théâtre (il semblerait que c’était la raison aberrante de ma présence ici). Mais théâtre, ce nom qui s’inscrit sur ce bâtiment ? On nommerait un bâtiment au nom de ce qu’il contient ? Ou sa prétention à le devenir ? Le nom qu’il lance est-celui de sa fonction ou de son passé ? Quelle légende au nom de quelle histoire raconte les noms ? Avignon, scène : du balcon inaccessible de la façade, peut-être que je verrais quelque chose de cette ville. Mais je suis au milieu, je suis dans le milieu même, je suis son acte et son décor. Une chose de sûr : ce lieu où je suis n’est pas la vie, mais le seul endroit où je peux dire que ce n’est pas la vie.

Ville qui superpose presque à chaque rue des noms différents : des strates de passé qui s’accumulent, lequel est le plus proche de nous ? Lequel est l’usage, et lequel l’échange ? Qui nomme la rue ? Le mot qui s’affiche ou la volonté qui la change ? Sur cette rue, il y a un carré noir, effacé sans doute par le temps, le nom au centre n’est plus lisible. Ou au contraire, peut-être est-ce le cadre prévu pour accueillir le nom prochain de cette rue. Si j’avais été de taille, j’aurais inscrit avec mes ongles des lettres comme je n’en aurai jamais écrites. Le sang aurait séché dans le froid, et aurait peut-être tenu quelques heures. Quelques heures qui auraient nommé ce lieu, ces heures. Avignon, rues sauvages, ai-je simplement dit en partant, de dépit ou de rage.


arnaud maïsetti - 16 décembre 2010

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