aube du soir
28 décembre 2010





At The Crack Of Dawn (Etienne Jaumet, ’Night Music’, 2009)


« L’aube d’or et la soirée frissonnante trouvent notre brick au large en face de cette villa et de ses dépendances qui forment un promontoire aussi étendu que l’Épire et le Péloponnèse, ou que la grande île du Japon, ou que l’Arabie ! »

A. Rimbaud (Illuminations, ’Promontoire’)


S’il y a quatre coins de la ville, j’en possède deux : l’un à l’ouest, sur les toits des échoppes qui font ricocher l’horizon de la ville, irrégulière, changeante. L’autre à l’est, des immeubles de verre dressés dans leur laideur banale qui se voulait spectaculaire. Quand on passe à pieds auprès d’eux, on voit la saleté sur les vitres, on s’approche : ce n’est pas de la saleté, seulement l’usure des verres qui dessinent en cercle des couleurs passées.

À l’ouest, j’ai déjà dit (et plusieurs fois) les couleurs du soir lent ici, la mer n’est pas loin, qui étire jusqu’à la nuit des ocres tremblées, étales. Depuis novembre et jusqu’en mars. La découpe du ciel sur la ville en-dessous, le bruit d’aile du froid partout, et des armées, la fatigue.

Mais je n’ai pas assez dit, pas assez vu, l’autre fatigue plus grande encore. Celle de l’aube à l’est — de l’autre côté de l’appartement, la fenêtre tendue vers cette partie de la ville qu’on ne voit jamais. La journée, la lumière sera vide, blanche. Mais le matin, c’est autre chose : c’est comme si le matin projetait là en quelques minutes toute la lumière suffisante pour le jour avant de se retirer jusqu’à l’aube suivante.

Ce matin, de retour ici après dix jours, je suis en arrêt devant l’aube rouge qui me rappelle une autre, à distance, dans le plein air et devant les montagnes levées qui lançaient le jour plus haut encore et de plus loin. Cette aube-ci n’a pas le temps — en dix minutes, tout est fait, tout est là. La ville a tout absorbé. On n’a pas le temps de la voir, encore moins de la dire, qu’elle est passée comme les couleurs sur les vitres de cet immeuble.

Et pourtant, je suis là à l’écrire, j’ai main gauche la fenêtre de l’est ouverte sur l’aube rapide, et la fenêtre à droite de l’ouest prête pour le soir lent : entre les deux, l’écran ouvert ; capter les lumières ne sert à rien, mais prononcer sa vitesse, est-ce que je ne suis pas là pour cela ? Plutôt : est-ce que je ne suis pas cela, ce qui passe de l’un à l’autre, interception des heures, des durées différentes : le milieu où les choses prennent de la vitesse. Au milieu des choses où la vitesse prend de la lumière pour se faire et dire la formule : l’aube est un lieu du jour à durée successive.

Et qu’on parlerait en elle, dans sa bouche même, pour mieux voir, mieux dire — on participerait un peu de son prolongement, on permettrait le passage du soir à l’aube.


arnaud maïsetti - 28 décembre 2010

Licence Creative Commons





arnaud maïsetti | carnets




par le milieu

_aube _Bordeaux _Journal | contretemps _rêves et terreurs _villes