iPad | Notes sur la lecture
29 décembre 2010




Notes sur l’apprentissage de l’écran et sa lecture — en cours (à prolonger)


1. Eteinte, la machine est couverte de traces de doigts qui disparaîtront quand on l’allumera. Autant de traces que de routes qu’on a enclenchées, je me dis. Autant de directions prises par la main qui lance, et par les yeux qui suivent, et par l’imagination qui précède.

2. Eteinte la machine est vide, dit-elle. On se penche, et on voit le visage. Pas vraiment le visage, ses contours seulement, rien à l’intérieur. Son visage privé de visage. Et autour de l’ombre que cela fait sur l’écran, les traces des doigts. On plonge ses mains à cette surface pour effacer le visage qui n’aura pas su apparaître. Il n’y a pas d’autres profondeurs que cette surface qui se déforme et se multiplie.

3. Des sept heures de train pour aller d’une mer à l’autre, je n’aurai rien vu que le paysage dehors, mais pas une seule minute de trop. Je lis et je ne vois pas le temps passer. Dehors, lui, passe à la vitesse du train sur l’écran par dessus Lautréamont, ou par en-dessous ? Je note, à la volée, sur twitter :


Aix-Bordeaux via Montpelier et Toulouse, lumière rasante sur Lautréamont, réflexion du jour sur l’écran de l’#iPad multiplie le texte

26/12/10 — 16h43

Réflection plutôt - mais j’accepte le lapsus - canal du midi en écran de fond du dehors sur l’écran des "poésies, deux" de Lautréamont

26/12/10 — 16h46

4. C’est que le défaut largement commenté ici ou là de l’écran (sous la lumière, il éblouit et empêche de lire) m’apparaît comme une étrange manière de lire — non, le monde derrière n’est pas annulé par l’écran, absorbé : mais porté jusqu’à le recouvrir, il se fait comme des figurines dansées derrière soi et dont l’ombre se projette sur les parois de la caverne. Mais la caverne a la profondeur du réel ; et on est sans chaîne aux poignets pour se tourner successivement sur les figures du monde et sur leur ombre — on peut mesurer les différences. On lit l’espace qui nous sépare d’elles, on lit aussi la distance qui nous les rend visibles.

4bis. Dehors, le ciel change, l’écran de même, et aussi vite, aussi souplement, aussi sombrement, aussi profondément. C’est le soir. Sur la vitre du train, on ne voit plus le dehors défiler, seulement son visage. La vitre transformée en écran d’iPad — on la touche, mais il n’y a que la trace de ma main, un peu de buée en transparence des routes invisibles.

5. Autre manière de lire : dans la profondeur suscitée par le livre. Ouverture sur tout ce que produit l’internet dans ses formes mouvantes (et tout son bureau personnel : courrier, textes, papiers, agenda, répertoires, carnet d’adresses…) — il y a aussi dictionnaire, relation aux autres textes, territoires d’images. On fracture le texte de l’intérieur, en apparaît des dizaines de ses profondeurs même. Comme s’il les recelait. (D’un coup d’ongle, Littré s’ouvre et me dit :

RECÉLER

(re-sé-lé. La syllabe cé prend un accent grave, quand la syllabe qui suit est muette : je recèle ; excepté au futur et au conditionnel : je recélerai, je recélerais) v. a.

1° Cacher, enfermer.

J’ai beau mourir d’amour et de regret pour elle, Chacun me la recèle, RÉGNIER, Plainte.
Eurydice fuyait, hélas ! et ne vit pas Un serpent que les fleurs recélaient sous ses pas, DELILLE. Géorg. IV.

2° Terme de droit. Garder et cacher une chose volée par un autre.

À l’égard de tous autres individus qui auraient recélé ou appliqué à leur profit tout ou partie des objets volés, ils seront punis comme coupables de vol, Code pénal, art. 380.

Recéler un corps mort, faire l’acte dit recèlement d’un corps mort.

Dès lors, sentiment que le livre que l’on lit les contient tous, que de lui surgit tous les autres, que lui seul rend possible tous les autres (et cela devient évidemment vrai pour tous les livres lus sur cette machine. Mais quand on lit les Chants de Maldoror, est-ce que cela ne l’est pas davantage ?)

Quelques regards furtifs, pendant notre longue course, jetés à la dérobée sur moi, quand je ne t’observais pas, certains gestes dont j’avais remarqué l’irrégularité de mesure et de mouvement se présentèrent aussitôt à ma mémoire, comme les pages ouvertes d’un livre. Mes soupçons étaient confirmés. Trop faible pour lutter contre toi, tu me renversas à terre, comme l’ouragan abat la feuille du tremble

Comme les pages ouvertes d’un livre — mais l’ouverture n’est pas celle du pli sur la tranche, ou mimée par le défilement de la page : ouverture au contraire de l’intérieur qui fore vers ce qu’il y a derrière, ou pour mieux dire : en lui ?

6. Je dis livre, évidemment, je veux parler du texte, le livre n’existe plus — en tant que tel du moins. Quand on lit, il ne faut pas moins de deux lignes pour apprendre à oublier l’objet qu’on tient en mains. Ce dans quoi on est n’appartient ni à l’objet ni à ce qui l’entoure. Lire, c’est ne pas considérer le texte comme une matière à voir, mais comme un outil mental de représentation ; tant qu’on voit l’objet qui le porte, on se tient dehors. Deux lignes suffisent pourtant et on est dedans (ou enveloppé par) : on tient en main sa propre imagination rêvante, désirante, obsédante de l’alphabet qu’on lit et qui prononce le monde.

7. Artaud — penser au geste de Artaud dessinant. Non pas seulement le poignet courant sur la feuille, mais le voir (oui, le voir) souffler sur la page, et cracher, et parler, et fendre la mince pellicule de la feuille (trop mince) de trous innombrables qui par la bouche, le souffle, l’eau du corps, formaient à la surface ces formes informes que là-bas il trouvait. Sur l’écran de la machine aussi on peut, et souffler, et dessiner les lettres qu’on lit pour les ouvrir.

8. Dessinant du doigt les mots de Lautréamont, je ne les écrivais pas évidemment, mais je les lisais de ma propre main posée sur la surface. Ce qui change avec un livre ? On pose sa main sur la surface réactive du net qu’on déplace. Et sur même surface de lecture, on a accès à tout ce qui la fait déplacer.

9. L’image de Deleuze à la fin de son Proust : l’écriture de Proust, ce n’est pas une cathédrale, mais une araignée. Pour l’araignée, la toile est une excrétion de son corps, son prolongement et son habitat. Quand un endroit de la toile vibre, c’est le corps de l’araignée tout entier. Elle le perçoit parce que cela vient résonner jusqu’à elle. Quand un endroit de la toile vibre, c’est toute la toile qui vibre. Qu’importe si cela parle justement de Proust, ou de l’écriture — car c’est ainsi que cet écran fonctionne, pour moi (et pas que pour moi). Un prolongement du corps, et le site même qui l’habite (et quand je parle du corps, je dit celui du monde, ou le mien, c’est semblable.)

10. Lire ici :

se retrouver dans un état d’extrême secousse, éclaircie d’irréalité, avec dans un coin de soi-même des morceaux du monde réel.
Antonin Artaud

11. Si lire était un sens, ce serait celui qui allierait la vue et avec le toucher, confondu dans un même acte, un même geste (n’est-ce pas ce qui définit la caresse ?)

12. Si lire avait un sens, ce serait celui d’écrire, évidemment — mais il faudra changer d’écran, de geste, d’acte, il faudra inverser les flux, traverser à l’envers l’origine des mots et leurs fins, trouver sa langue, inventer de nouveau les surfaces du monde qui sauront la recevoir.


arnaud maïsetti - 29 décembre 2010

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