ces moments de veille
30 janvier 2011



Horses In My Dreams (PJ Harvey, ’Stories From The City, Stories From The Sea’, 2000)



Toute chose d’obscurité me parle de ton éclat
Les pièces à tâtons traversées
Les veuves
Le bitume au fond des navires
L’eau des mares
Les olives noires
La croix des ailes de proie au-dessus de la neige où tourne
Une cordée à bout de forces
Les souliers d’un mort
La haine aux ongles de nuit

Aragon (Elsa,1959)


Dans tout ce battement de portes entre mes villes, entre les endroits de ces villes, ces positions de mon corps entre choses dues, instants massacrés d’avoir à leur plaire, dissolution des possibilités de mon passé, dégagement des minutes à venir dans les années qui viennent : rien qui me concerne, ou si peu. Dans les contraintes sociales, morales, secrètes, intimes, où est ce qui tient lieu vraiment de la vie, et où ce qui n’en est que l’excuse, le prix à payer pour — où, dis moi ? Moi, je ne sais pas.

Je n’ai pas ma part dans l’immense majorité des heures ; me laisse conduire ; mais pourtant je sais dans quel pays intérieur vit ce qui importe le plus, oui.

Dans les rêves, il y a ces moments d’état de veille plus âpres où l’on sait que l’on rêve, mais où l’on continue tout de même les bizarres tractations qu’il impose, les marches les noyades les chutes du haut des immeubles les baisers ; dans l’esprit pourtant alerte, on le sait, alors ça ne compte pas — on n’est plus concerné par le récit que forme cette fausse réalité battue contre le corps.

On se réveille ; oui, ça ne compte pas — la preuve, on est réveillé, la preuve : on a oublié, on est dans la marche véritable du réel, insoumis, irréfutable, malade.

Mais je connais de tels moments, comme cette dernière semaine, où en plein cœur de ce qui est sensé être la vie, je me sens écarté (non pas : je le suis), l’essentiel ailleurs.

Par exemple : la place de tel adjectif ; la scansion des virgules posées au plus juste ; surtout : l’échange fraternel saint-Eustache, la lumière de l’allée André Breton près des Halles, quelques lignes qui justifient le dessin, mais le dessin, on ne le voit plus : je suis soudain une de ses lignes. La feuille de papier tendue par le monde, elle, m’ignore, et je l’ignore, et vite le dernier métro, je cours.


arnaud maïsetti - 30 janvier 2011

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