Céline | « tout, qu’on en parle plus »
2 février 2011



La fin du Voyage. Ce n’est pas le livre qui va le plus loin dans le récit, la phrase, la radicalité du monde : Guignol’s Band, Féérie pour une autre fois, et même D’un Château l’autre, sont pour moi de plus féroce incandescence, débordent de l’expérience du réel et de la violence qui traversent quand on ose mettre entre soi et les bouleversements de l’Histoire, une langue qui les met en rapport.

Mais comme bien d’autres, c’est par le Voyage que je suis entré dans cette langue — comme bien d’autres, évidemment, ce fut un basculement, un point de non-retour. À dix neuf ans, est-ce qu’on a besoin d’autres choses ? Et ensuite ? Peut-être que dans cette langue qui dit le récit-monde, il s’agit de ne pas rester immobile et sidéré. Soyons honnêtes : est-il possible d’écrire après la lecture de trois heures de Céline ?

Mais sa nécessité, malgré tout, et ce qu’y fait qu’on y revient (pas pour les même raisons ni les mêmes fins) tient pour une part dans le récit toujours conduit en avant, précipité de destins et de malchance, un comique absolu, et cette réécriture de la littérature comme pour l’inventer à rebours (ces couchers de soleil de carte postale que Céline moque et renouvelle à la fois…). Manière de retourner les choses : faire de l’histoire un récit picaresque qui se superpose à l’expérience de vivre : on est ballotté par l’histoire, les continents, les rêves, et l’écriture attrape au vol cette précipitation des êtres, et l’impossible échappée.

La nécessité de le lire tiendrait d’autre part, bien sûr, dans la phrase même, spectaculaire et outré, ce qu’elle nous apprend des limites qu’elle atteint, vers lesquelles on n’ira plus parce que Céline a cartographié pour toujours ses derniers retranchements, avec le prix à payer de l’outrance, du style porté par essence au pamphlet : l’expression excessive de sa violence, la syntaxe poussée jusqu’au possible, une oralité écrite absolument, une voix travaillée comme jamais dans la phrase, non par ses effets.

Et cette fuite dans la ville, ou loin d’elle, on ne sait plus — si dans la fuite, ce qu’on rejoint, c’est aussi l’histoire, ou si c’est le désir de sa fin.

On ne célèbre pas Céline, on s’efforce de le lire ; il ne demande rien de plus, ni rien de moins.


Le zinc du canal ouvrait juste avant le petit jour à cause des bateliers. L’écluse commence à pivoter lentement sur la fin de la nuit. Et puis c’est tout le paysage qui se ranime et se met à travailler. Les berges se séparent du fleuve tout doucement, elles se lèvent, se relèvent des deux côtés de l’eau. Le boulot émerge de l’ombre. On recommence à tout voir, tout simple, tout dur. Les treuils ici, les palissades aux chantiers là-bas et loin dessus la route voici que reviennent de plus loin encore les hommes. Ils s’infiltrent dans le jour sale par petits paquets transis. Ils se mettent du jour plein la figure pour commencer en passant devant l’aurore. Ils vont plus loin. On ne voit bien d’eux que leurs figures pâles et simples ; le reste est encore à la nuit. Il faudra bien qu’ils crèvent tous un jour aussi. Comment qu’ils feront ?

Ils montent vers le pont. Après ils disparaissent peu à peu vers la plaine et il en vient toujours des autres, des hommes, des plus pâles encore, à mesure que le jour monte de partout. A quoi ils pensent ?

Le bistrot voulait tout connaître du drame, des circonstances, qu’on lui raconte tout.

Vaudescal, qu’il s’appelait le patron, un gars du Nord bien propre.

Gustave lui en a raconté alors tant et plus. Il nous rabâchait les circonstances, Gustave, c’était pas ça pourtant qui était important ; on se reperdait déjà dans les mots. Et puis, comme il était soûl, il recommençait. Seulement là vraiment il n’avait plus rien à dire, rien. Je l’aurais bien écouté quand même encore un peu, tout doucement, comme un sommeil, mais alors, voilà les autres qui le contestent et ça le met fort en colère.

De fureur, il s’en va cogner un grand coup dans le petit poêle. Tout s’écroule, tout se renverse : le tuyau, la grille et les charbons en flammes. Il était costaud, Mandamour, comme quatre.

Il s’est mis, en plus, à vouloir nous montrer la véritable danse du Feu ! Enlever ses chaussures et bondir en plein dans les tisons.

Avec le patron, ils avaient eu ensemble une histoire de « machine à sous » pas poinçonnée… C’était un sournois, Vaudescal ; il fallait se méfier, avec des chemises toujours bien trop propres pour qu’il soye tout à fait honnête. Un rancunier et un mouchard. Y en a plein les quais.

Parapine s’est douté qu’il le cherchait Mandamour, pour le faire révoquer, profitant qu’il avait bu.

Il l’a empêché, lui, de la faire, sa danse du Feu et il lui a fait honte. On l’a repoussé Mandamour tout au bout de la table. Il s’est écroulé là, finalement, bien sage, parmi les soupirs énormes et les odeurs. Il a dormi.

De loin, le remorqueur a sifflé ; son appel a passé le pont, encore une arche, une autre, l’écluse, un autre pont, loin, plus loin … Il appelait vers lui toutes les péniches du fleuve, toutes, et la ville entière, et le ciel et la campagne et nous, tout qu’il emmenait, la Seine, aussi, tout, qu’on en parle plus.


arnaud maïsetti - 2 février 2011

Licence Creative Commons





arnaud maïsetti | carnets




par le milieu

_écriture du récit _fleuve _Louis-Ferdinand Céline _nuit _pages _phrases _roman