anticipation #47 | langue morte
4 février 2011



Nous marchions dans la langue hostile. Nous n’étions pourtant pas préparés, ni aux contrebandes, ni aux rencontres de voix basse, le regard sans cesse tourné derrière nous et toujours prêts à fuir au moindre bruit. Non, nous n’avions pas choisi cette peur, et pourtant nous l’endossions désormais toute. 

Nous nous retrouvions sans nous connaitre souvent, dans ces endroits choisis pour leur éloignement, pour leur lumière absente, pour les possibilités de fuir les lieux rapidement. Nous inventions au préalable des manières de fixer ces rendez-vous, aussi discrètes et insignifiantes que possibles. Ensuite, quand nous étions face à face, la reconnaissance se faisait à cette qualité de regard que nous avions alors tous, malgré nous sans doute, qui disait le partage, et la condamnation. 

Ce qu’il fallait échanger, nous l’ignorions évidemment avant l’échange. Quand les mots avaient commencé à être rares, peu d’entre nous en avaient pris la mesure exacte. Ce n’est qu’avec un retard irréversible, fatal, que terrifiés nous nous sommes mis soudain à rassembler en nous leur souvenir, et rapidement à les transmettre. C’était une pratique dangereuse, et nous connaissions tous le sort réservé à ceux d’entre nous qui étaient pris en flagrant délit de cet étrange trafic.

Les mots rares en premier se perdirent. Il fallait faire des choix dans cet urgence des premiers temps, et nous avons sacrifié naturellement ceux-là. Ce qui importait, ce n’était pas faire oeuvre d’archéologue, ou d’érudit, s’abimer dans la contemplation pure de quelques beaux mots plastiquement désirables, mais de ne pas perdre le sens de ceux qui nous paraissaientt alors essentiels. Notre tâche commençait alors, qui n’aura plus de fin. 

Avec les mots s’effaçait peu à peu, sournoisement, sans qu’on s’en rende compte d’abord, leur sens, et avec leur sens une possibilité du monde, et puis ce sont des lieux du monde qui s’effaçaient, qu’on devenait incapables de dire, et ainsi de voir. Bien sûr, le plus effrayant, c’était qu’une fois le mot perdu, nous ne savions pas exactement ce qui s’était perdu, et même souvent nous ne pouvions réaliser que quelque chose s’était perdu. 

On comprendra dès lors aisément notre solitude, même et surtout dans cette communauté de contrebandiers ; on comprendra plus facilement encore combien cette communauté s’amoindrissait de plus en plus avec les années et les mots perdus, et combien nous marchions dans le mépris le plus féroce, l’incompréhension la plus hostile, la menace d’un effondrement plus grand quand nous aurions tenu entre nos mains le dernier mot qu’il aurait fallu prononcer.

Nous n’étions alors ni collectionneurs ni fétichistes d’aucune sorte - simplement, humblement, nous nous tenions dans l’épaisseur sans cesse réduite des choses, et nous avions seulement conscience (étions-nous les seuls ? On raconte que d’autres que nous œuvraient dans des rues plus éloignées encore, et dans quelle violence ?) que nous étions une part de cette épaisseur, que ce qui se perdait avec tel ou tel mot, c’était aussi une manière d’habiter le monde, et nous voyions le monde se dépeupler dans la langue devenue morte ; cela, nous ne l’acceptions pas.

Dans nos solitudes, l’échange des mots à nous inconnus était à la fois une joie et un gouffre : une joie parce qu’on sentait combien cela nous agrandissait aux yeux de la réalité elle-même accrue soudain ; et un gouffre, parce qu’avec le mot, il fallait faire l’apprentissage de son sens, et nous nous heurtions inévitablement à ses contours d’ombre, chaque mot, nous le savions bien n’ayant de sens que dans la proximité avec d’autres, qui nous étaient refusés.

Alors, nous faisions tâche de fourmis, déplaçant une minuscule poussière dans l’espoir que la citadelle pourrait un jour redevenir habitée ; mais c’étaient d’immenses blocs de pierres qui s’écrasaient sur le sol à rythme intense. Que pouvions nous faire ? Nous pouvions renoncer, ou nous pouvions nous indigner haut et fort. Nous ne fîmes ni l’un ni l’autre.

Simplement, humblement, nous nous retrouvions, nous échangions des regards, et puis quelques mots secrets. Nous repartions, jamais sûrs de la valeur véritable de ce que nous venions d’échanger, toujours dans cette peur que le gain n’éclaire plus sauvagement ce que nous avions sans le savoir perdu. Au juste, nous le savions, mais sans pouvoir le nommer, et nous prenions mesure de cette perte à chaque mot retrouvé. Paradoxe qui nous accablait, de fatigue et parfois de remord. 

Nous avancions pourtant dans cette perte qui grandissait toujours.

Nous avons continué à traverser les villes jusqu’à ce que la ville disparaisse. Quand la ville a disparu, nous étions encore là, dans ces endroits reculés qui n’existaient plus, qui ne tenaient autour de nous que parce que nous étions capables, nous seuls, de les nommer, et de les voir. 

Nous n’avons pas cessé de marcher dans la langue hostile. Quand la nuit allait tomber, nous nous passions le mot pour la dire et la faire tomber. Quand le jour revenait, certains connaissaient le secret et le passaient aussi.

C’est pourquoi, quand ceux-ci mourraient, nous pleurions des larmes que nous n’étions pas capables de nommer. Alors, quand nous les mettions en terre, nous gardions le silence, les yeux grands ouverts sur quelque chose qu’on ne savait plus regarder. 

Ce que nous faisions ? Simplement, humblement, marcher dans la langue hostile.


note du 8 février : Rebond de Michel Brosseau sur son site — très beau texte en écho avec le mien ; les échanges qui se tissent dans l’écriture sont des plus précieux. Merci à lui.


arnaud maïsetti - 4 février 2011

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