2011 | séance 2_
nous n’avons fait que fuir
3 février 2011



Nous n’avons fait que fuir —
nous cogner dans les angles

La voix dite

Lors, du premier cours, avoir pris acte de ce que l’expression prise de parole recouvre, impose, exige : essayer sa langue le plus directement et le plus absolument lâché, sans artifice de fiction, sans appui extérieur — travailler de l’intérieur de la langue, sans prétexte, sans forme a priori de la connaissance. Seulement, simplement, et absolument : la voix dite, prononcée, lâchée, ou pour mieux dire, proférée.

Vers de Rimbaud qui lance dans l’exigence :

je te parlerai dans la bouche,
comme un enfant qu’on couche
ivre du sang

Parler dans la bouche — et avec Novarina apprendre à mordre.

Ici, on incitera à la profération. Proférer, c’est littéralement, porter en avant de soi : porter non pas devant soi, mais vraiment en avant : ce qu’on ignore peut-être, ce qui est énigme à nos yeux, et qu’on va chercher et qu’on va conduire. Ce qui va porter, conduire, c’est la langue, véhicule de ces mots là : et ici plus qu’ailleurs cela ne peut être que dans une haute intensité de voix, que si la voix est tenue elle aussi en incandescence et en puissance.

C’est un grand défi, une violence qu’on fait à la langue elle-même, une sorte d’approche de la folie (la folie des mots autant que celle du corps et du sens) : c’est porter atteinte au langage, en quelque sorte. Car dès lors, sur quoi tient la voix — s’il n’y a rien autour pour la tenir, s’il n’y a pas de fiction véritable, précise. C’est un renversement : ce n’est pas la langue qui vient expliquer ou remplir la fiction, c’est la voix qui est elle-même sa propre fiction, et le récit qui se raconte, c’est seulement celle de la voix, de la langue qui se fait et se défait.

De quoi on parle, alors ? Est-ce que c’est juste des mots lancés au hasard. Non. Il y a une exigence de plus, de plus féroce, violente, dans la langue traversée pour elle-même. Nécessité triple : musicale, métaphorique, d’intensité.
— Musicale : c’est à dire rythme, assonance, tempo, dissonance aussi, équilibre à l’échelle de la phrase, du texte, et du mot même.
— Métaphorique : l’image figure seule la représentation mentale qu’on perçoit. Elle n’est plus une béquille ou un ornement, mais elle est elle-même et en elle-même l’acte (et non plus la puissance) du texte.
— Intensité : que le propos du texte ne soit pas, dans la facilité, abstrait, suite de mots incohérents, mais que le retour de certaines formules, la linéarité tracée, sa vitesse, conduisent un propos qui se constituent à mesure, par accumulation.

On prendra appui sur une position d’énonciation à la fois immédiate et complexe : le nous. Quel collectif ? Quelle exclusion ? Quelle communauté pour quelle adresse ? Dans le nous se loge une façon de dire la relation qui est aussi une manière de briser la convention je / tu de l’acte traditionnel de lire.

C’est la construction de ce nous dans la langue qui traverse ici le texte de Bertrand Cantat, et la musique du groupe Noir Désir, et évidemment la voix entre le chant et la parole confiée, dite, de celui qui l’expose, en prend le risque : construit ce ’Nous’ qui s’élève aussi à une sorte d’allégorie contemporaine d’une communauté désœuvrée, trouvant ici manière d’être figuré, parlé, hurlé. Puisque le nous, aussi bien poétique que politique, c’est le pari qu’on fera, ne pourrait se fabriquer que dans la langue qui viendra l’approcher.


Noir Désir :

Nous N’avons Fait Que Fuir

Nous n’avons fait que fuir, nous cogner dans les angles,
Nous n’avons fait que fuir,
Et sur la longue route,
Des chiens resplendissants deviennent nos alliés,

J’ai connu des rideaux de pluie draper des cités souveraines et ultimes,
Des cerceaux déchirés couronnant les chapelles de la désespérance,
Et tourne l’onde,
Et tourne l’onde,
Et tourne l’onde,
Et tourne, et reviens-moi au centuple,
Reste,
Accroche,
Rêche,
Me caresse,
Me saoule,
Et me saborde,
Drape,
S’enroule,
Poulie de malheur,
Pourrie chaleur,
Et devient familier le chant des automates,

On est plombé mon frère des oripeaux de plomb je te dis,
De la tonne superflue,
Carcan,
Jour et nuit,
Carcan,
Fossoyeur,
Carcan,
Tout sourire,
Aux dents vertes,
Et nous consommerons,
Cramés par des soleils de pilule d’apparat,
Cernés par le fatras trop habile,
Et tu pourras ployer,
Personne ne verra rien,

Puis, des anciens charmes qui te remontent enfin du dernier des je t’aime ,
J’aperçois des caboches saturées de limaille,
Qui replongent leurs yeux encore l’horizon,
Et les possibles errances la poitrine fière et toujours en douceur,

On a l’art des ruisseaux,
On a l’art de la plaine,
On a l’art des sommets,
On a l’art des centaines de milliers de combattants de la petite vie qui se cognent aux parois,
On a l’art de faire exploser les parois,
On a l’art des constellations,
On a l’art des chairs brutes,
Mais on a l’art de la guerre,
Et on a l’art du fracas,
Et on a l’art de la pente de douceur,
Et on a l’art du silence,


Se lancer dans le vide.
C’est ce que nous avons fait. Nous lancer dans le vide.
On aurait voulu rester ; là ; ne pas bouger ; rester et attendre. Attendre quoi ?
Nous nous sommes lancés dans le vide sans réfléchir, jamais, un saut spectaculairement solitaire et sans mots.
Jamais. Nous ne disons jamais rien.
On se tait. C’est ce que l’on sait faire de mieux, tous les deux, à deux, ensemble séparément, se taire ; nous nous taisons.
Nous avons sauté sans réfléchir, sans un mot, aucun.
Nous avons fait ce que nous avions à faire, et puis c’est tout. Plus rien.
Nous voulons toujours plus, encore et encore, et un jour on se dit que ce n’est pas assez, qu’il manque quelque chose, un je ne sais quoi qui n’est pas là, qui est absent et que l’on voudrait pourtant bien pouvoir toucher, respirer, admirer, de nos yeux admirablement redoutant et redoutables, mais on ne peut pas, on ne peut jamais, il n’est pas là, il n’est jamais là, il ne sera jamais là, et nous non plus on n’est pas là, pas suffisamment là, pour lui, pour eux, quand il n’est pas là, quand ils ne sont pas là.
Il ne sera jamais là. Jamais ils ne seront là.
Toujours ce manque.
Nous sommes toujours là.
Nous sommes inlassablement ensemble.
Sans un mot, pas même un son.
La vie nous traverse comme elle traverserait n’importe qui ; elle coule, elle parcourt, va et vient permanent, part de la source, nous traverse et puis revient. Il en est ainsi de la vie, de nous.
Nous ne bougeons pas.
Nous ne parlons plus.
Nous ne nous parlons plus.
Et quoi ?
Juste le souffle.
Juste les peaux qui osent encore parfois s’effleurer furtivement.
Nous en sommes là.
Nous en sommes arrivés là.

L. C.

Nous étions l’innocence et l’amour
Nous étions enfants des villages et quartiers
Poussés là par la faim assise sur notre oreiller
Poussés là, saouls, ivres de trop peu manger

Nous étions parqués par un mur barbelé
Nous étions déjà vieux, bébés
Poussés là en des courses injustes
Poussés là avec nos dos trempés

Nous étions la force et la bravoure
On nous a donné un fusil
Les mains m’en brûlent encore
Et le cœur aussi

J.-S. R

Nous irons. La vitre embrumée nous laisse à peine entrevoir la cime des monts enneigés. Nous sommes sur le point de franchir le seuil. Bientôt nous pénétrerons au sein de ce vaste espace, souffle de l’air et prés verts pour seuls compagnons. Mais un obstacle de taille nous fait face et se moque de nous. Nous nous pensions invincibles. Nous hésitons. Le temps se suspend, et notre empressement également. Nous chutons. Un épais nuage obscurcit le ciel, témoignant témoin de notre humeur noire. Une accumulation de gouttes d’eau perturbe l’uniformité du firmament. L’herbe ternit, les fruits pourrissent. Le vent se lève. Seul le rouge éclatant sème une glaciale chaleur. Une silhouette. Emmanuelle de plus belle.

L. W.

Nous marchons sans but et pourtant nous y allons. Nous voulons aller et rien ne peut nous arrêter. Nous avons toujours faim de plus ; de plus de quoi ? Nous ne savons pas mais la faim est toujours là. Nous goûtons à tout jusqu’au dégoût de tout et pourtant nous ne mangeons rien et restons affamés. Alors nous ne cessons de chercher et de marcher. Nos pieds de rêves parcourent des plaines prometteuses qu’ils ne font qu’obscurcir par des danses, de la pluie. Nos yeux s’ouvrent à des paysages merveilleux, voyages dont se plaignent nos œillères craintives, individualistes. Même si ce n’est nulle part, le plus important est d’y arriver. Nous voyons qu’il n’y a rien car nous ne voyons rien.

A. F.

Par hasard un jour nous nous sommes regardés dans les yeux. De ceci nous est apparu que nous étions distordus. Le dos d’abord ploie sous les efforts, courbé à en toucher le sol alors que nous cherchons le ciel. Ensuite les doigts, crochus pour des serrures qui ne nous correspondent pas, bossus par les sursauts de notre âme bouillie. Parenthèse, l’âme humaine est pourtant bonne, ferme la parenthèse. Du moins croyons-le, ou mourons de notre laideur cachée. De tous temps le miroir nous a renvoyé notre beauté. Maintenant c’est le regard qui juge qui contemple. Le nôtre. Si facile d’accès pour voir les autres, si inexistant pour nous.

De notre examen nous n’avons pas encore mentionné le plus important, le cœur, décentré, qui lui vaillamment s’essouffle pour d’inutiles ardeurs. Et qui cependant bat, bat, bat, bat, bat (l’ai-je mentionné ?) bat l’adversité malgré elle sans arrêt, jusqu’à toujours, pour nous.

Pour nous permettre de redresser ce dos plié en deux, et puis redevenir maîtres de nos doigts que nous agiliserons à être habiles à nouveau à orchestrer en droiture notre vie ! À ce moment seulement pourrons-nous vraiment planter nos regards les uns dans les autres, plus franchement encore que ce premier jour où c’est arrivé, comme ça, par hasard pur. Alors, nous ne serons plus ce peuple hideux aux bonnes intentions étouffées.

C. S

Nous sommes sans référent sans référé, ici, dans ce désert hurlant le soleil de nos ancêtres ; mon aïeul a la peau brûlée et tatouée, une peau de poupon, un angle mort dans les pattes.

Une large strie traverse son visage et le ciel, et voilà mon aïeul au milieu de vos aïeuls, glissant de son pas fatigué d’enfant-vieillard, et moi aussi avec lui je racle les peaux rudes et plissées de vos géants sans ombres.

Et mon cœur plombé d’écharpes suffoque, crache à vos pieds le sang maladif, le vôtre et le mien, vomit notre lymphe nécrose, alors que mes eaux me quittent pour vous, mais pour moi.

Au regard éblouissant de nos ancêtres, notre peau longtemps par la mienne se dessèchera, et au bout de ce jour sans fin nous observerons avec intrigue ma carcasse craquante, sans la voir, puisque les âges lumineux aussi auront consommé notre œil, et c’est alors seulement que je ne serai plus.

A. T.-M.


arnaud maïsetti - 3 février 2011

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