Rues Verlaine
3 mars 2011



Entre la Place Clichy et le Square des Batignolles, ces longues rues droites, serrées, hautes — leurs noms : la Condamine, Biot, des Dames, Truffaut, Nollet, Lemercier, Legendre.

J’y reviens tant de fois dans ces carnets, mais c’est parce qu’on n’habite pas un lieu sans l’écrire — ou est-ce peut-être le contraire ? Et puis, je n’habite pas vraiment ce lieu ; je peux me permettre de ne pas l’écrire vraiment.


Ici, il n’y a plus si longtemps, on n’était pas encore dans Paris — les Batignolles étaient l’un de ces villages qui entouraient la ville : ici, on était au seuil, comme à Charonne, comme tout ce qui était au nord des Grands-Boulevards. Est arrivé l’Empire, la Curée : les tranchées qu’on creuse dans ce labyrinthe des villages construits au hasard, tout cela pour en faire des rues droites qui feraient circuler les échanges, bâtir des immeubles, vendre de la pierre, interdire les émeutes.

On sait tout cela. On le sait, mais on ne peut pas l’imaginer, évidemment : ce chantier des villes. Ceux qui l’ont vécu ne l’ont pas même réalisé. Ceux qui ne l’ont pas vu n’ont jamais reconnu Paris. Des pages magnifiques de Hugo parti avant, et revenu après les travaux : Paris a pris cent ans, il préférera inventer une ville souterraine en écrivant les égouts des Misérables pour rêver sa propre Babel.



Les Batignolles donc — depuis que je traverse le quartier, je cherche les lieux : à chaque coin de rue, sur les façades grises, ces quelques mots sur des panneaux : ici vécut Paul Verlaine (suit parfois des dates, incohérentes). Comme placés au hasard, ces panneaux qui écrivent sur les murs une biographie vide, lacunaire, spatiale. Je m’y perds. Il aurait donc habité chacun de ces immeubles ? Les plaques ne suffisent pas à le dire.





En 1851, Paul Verlaine a 7 ans — le père, capitaine dans l’armée (lui aussi), renonce à la vie militaire et quitte la garnison de Metz pour Paris : la famille s’installe au 2, puis au 10 rue Nollet, alors rue Saint-Louis. Paul, pratiquement élevé par sa cousine adoptée par la famille Verlaine, et littéralement adoré par sa mère, est d’abord interne à l’institut Landry, puis élève au lycée Bonaparte, aujourd’hui Condorcet. Les pierres changent ainsi de nom, ils dépendent de l’histoire qu’on fabrique dans le passé de ces pays qu’on projette sur nos présents.

En 62, déménagement — la rue Lemercier est la parallèle la plus proche en allant vers l’avenue de Clichy. La famille prend possession du n°43 (ou du 45 ?). Bifurcation — après le baccalauréat, le père le destine à une carrière de juriste. Il mettra à peine les pieds à la faculté de droit. On lui trouve un emploi dans un cabinet d’assurance, puis devient rapidement fonctionnaire à la mairie du IXe arrondissement. Ce n’est pas là l’important.




L’important, c’est ailleurs. Dans ce quartier (pourquoi celui-là ?) les salons sont à la porte de chez lui, de part et d’autre de la Place Clichy : 10 boulevard Batignolles par exemple — la marquise de Ricard y tient salon. Verlaine, introduit par son ami Lepelletier, y fait des rencontres décisives : Louis Xavier de Ricard d’abord, propriétaire de la Revue du Progrès, et surtout Alphonse Lemerre, le bon « libraire », c’est-à-dire éditeur, imprimeur, poète : tout cela ne fait qu’un. S’y invite un groupe, qui sont tous du Printemps (« pardon si c’est banal ») : des illustres, certains anonymes encore, frères en art : leurs noms — Leconte de Lisle, Sully Prudhomme, Gautier, Coppée, Charles Cros, Villiers-de-l’Isle-Adam, Manet, Cézanne, puis Germain Nouveau, ou Mallarmé.



On partage ces rues — qui changent bizarrement entre le soir tombant et la nuit noire après minuit —, alors quand on rentre chez soi, chacun dans l’ivresse des conversations et de l’alcool, on jette sur ces façades des vers qui ricochent, reviennent parfois plus vifs encore, à soi-même parfois illisibles, évidents ; si on en avait l’audace, on pourrait les tracer avec les doigts pour ne pas avoir à les oublier.



Verlaine ainsi s’est reconnu poète. Il écrit ‘Monsieur Prudhomme’, premier texte publié par Ricard. C’est donc dans ces salons qu’on insulte l’Empire ? C’est surtout là qu’on s’invente homme, qu’on formule des désirs de soi plus haut que sa propre vie ne pourrait l’endosser.

En 65, le père meurt — on déménage. Rue proche encore : le 14, puis le 26, rue de Lécluse. Verlaine devient chef de famille : dans un accès de colère (ou de lucidité), il brise les bocaux où sa mère avait soigneusement gardé les fœtus de ses enfants morts-nés. Quels débris demeurent dans la chair de celui qui les piétine ?




La cousine Elisa, mariée depuis dix ans, continue de se refuser à lui, désespérément — il écrit. C’est là que Verlaine compose sans doute ses Poëmes Saturniens, publiés en 66 d’abord, en extrait, dans le ‘Parnasse Contemporain’, puis en plaquette, chez Lemerre, à compte d’auteur. Avec ce recueil, Verlaine est désormais poète, alors il tient lui aussi son salon. Le mardi soir, entre huit heures et minuit, il reçoit amis peintres et écrivains, musiciens — tous artistes. La mère prépare le dîner, puis s’éclipse. On n’est pas encore maudits, seulement on a vingt ans, et on s’invente fils de Saturne, dans le vin et l’arrogance de ceux qui bâtissent la langue.

Quand ils ne sont pas dans les Salons, ils se retrouvent à la Nouvelle Athènes : tout un programme déjà. Le café est 9 place Pigalle, c’est un peu plus loin. Mais là se constitue une communauté de frères, symbolistes comme on le dira après, ou parnassiens ; pour le moment, on dit Poëtes, cela suffit.

En 67 meurt Élisa — l’alcool n’est pas seulement un refuge, peut-être une manière pour éprouver en soi le manque inaltérable. Le corps fait l’apprentissage des fortes doses d’absinthe : il n’oubliera pas.

68, fréquentation d’un autre salon, celui de Nina Callias, 82 rue des Moines — on ne fait pas qu’attendre la chute de l’Empire, on l’espère, on l’appelle. On ne va pas jusqu’à la préparer. Verlaine est à moitié aussi le Prudhomme, petit fonctionnaire qu’il exècre à la rente enviable et enviée. Alors il se charge lui-même de l’autre moitié : pour cela, il cultive (lui aussi) ses propres verrues. La même année, il rencontre un poète, Charles de Sivry, qui l’introduit auprès de ceux qui deviendront les ‘Vilains Bonhomme’. Verlaine est au moins autant intéressé par la demi-sœur de Charles ; elle s’appelle Mathilde Mauté. Ecriture des « Fêtes Galantes », puis de la « Bonne Chanson » — qu’y a t-il dans la lumière de ces rues qui appartiennent aux siècles passés ?


Allers-retours à Arras : errance qui ne conduit jamais à une destination ; dans ces mois, il n’a pas besoin d’être en état d’ivresse pour menacer de mort sa mère (deux fois) — chez Verlaine, Prudhomme côtoie le comprachicos, le fonctionnaire et celui qui se fait l’âme monstrueuse. Les Batignolles sont les lieux fracturés d’un même espace mental.

En 70 — la Chute de l’Empire qu’on avait espéré conduit à l’hiver de siège, terrifiant, de 71. Verlaine s’engage dans la Garde National. Plusieurs mois de famine. Oubliés les salons, mais les images qui se forment sous les yeux, comment les ignorer ? Le printemps 71 apporte ensuite les deux mois sidérants d’invention politique : la Commune. Les Batignolles sont un laboratoire dense de ces semaines de fièvre où on renverse l’Histoire. Cela ne dure pas. Le 22 mai, les Versaillais pénètrent dans Paris par l’Ouest. Le 23, ils sont au bout de la Rue Legendre. La Barricade tiendra la journée. Celle de la rue Saussure, prise à revers par trahison, moins.

Que verra Verlaine de tout cela ? Peu de choses. Réfugié en province auprès de sa famille, il reviendra avec la paix, les rues propres, caniveaux rouges lavés à l’eau claire. En août, Verlaine épouse Mathilde — révoqué par la Mairie sans doute pour ses amitiés avec les insurgés, il doit s’installer au domicile de sa belle-famille, de l’autre côté de la Butte, rue Nicolet bientôt à l’ombre du Sacré-Cœur dressé pour expier les crimes commis par la Commune.


C’est l’été 71 — il n’est plus question de salons : Nina, trop compromise, s’est exilée. Mais une correspondance a commencé avec un jeune garçon de Charleville, qui avait tant aimé les Fêtes Galantes (et cette césure, magnifique d’audace : « Et la tigresse épouvantable d’Hyrcanie » qu’il a relevé entre toutes.). L’année de guerre a été pour ce collégien année buissonnière — il ne cesse pas de rêver de Paris et n’attend qu’un mot de Verlaine, à ses yeux "vrai poète" et de dix ans son aîné, pour quitter définitivement les Ardennes, rejoindre la grande Ville, ces rues de promesses. Verlaine a entre les mains ces textes inouis que le jeune homme lui envoie. Alors le mot ne tarde pas : "Venez, chère grande âme, on vous appelle, on vous attend".

Septembre 71, Rue Nicolet — c’est là que Rimbaud frappe à la porte. Ils s’en iront tous très rapidement, chassé par le beau-père : en partant on n’oubliera pas de voler le crucifix en or.

Les années qui commencent sont une autre histoire — les départs se situent à d’autres échelles, on ne franchit pas la rue pour déménager, mais les frontières, puis la mer. Ce qu’on quitte, ce ne sont pas seulement quatre murs et des meubles, mais toute une vie. Est-ce qu’on le peut ? L’en-allée est de grande violence, elle emporte tout, ou presque. L’aventure de la langue qui s’affronte touche à un espace mental qui côtoie la folie, parce qu’elle remet en cause les fondements même qui la rendait possible — la vision, le réel qu’on produit au-devant de soi, études néantes, romances sans paroles : que reste-il du langage, dans ce retranchement et ce pluriel ? Est-ce possible de traverser l’expérience, d’en accepter sa part d’échec, de trouver dans la vie un appui nécessaire à la traverser ? Le prix à payer est trop lourd, sans doute ; et ce qu’on porte en soi de soi-même pas assez acceptable, trop incertain. Verlaine tourne le dos. On n’a pas à juger. C’est d’autres territoires de soi, de villes, de paroles.

Vingt ans après. En 90, Rimbaud a la peau brûlée qu’il a choisie. Verlaine, lui, est au 10, rue Biot. Ne sort que pour oublier dans l’alcool — oublier quoi ? Il vit des aumônes de ces amis qui souscrivent des aides à l’Instruction publique.



Puis s’éloignent, pour toujours, les Batignolles — ce qu’il met derrière lui, c’est bien sûr plus qu’un quartier, des morceaux entiers de ciels et de désirs, jeunesse passée sur lui qui le laisse exsangue — quant aux recueils qu’il publie désormais, qui pour prendre au sérieux vraiment les bondieuseries, les morales de vieillard à quarante ans, les sagesses ? Si — il y a ce texte sur les poètes maudits, et la publication qu’il organise des Illuminations, rassemblant feuillets épars auprès de G. Nouveau, écrivant la belle préface, tâchant de faire entendre cela.
Décembre 96 : au moment de renouer avec son fils, une grippe l’emporte. Il a 52 ans. Sur le masque mortuaire que j’ai vu adolescent, un soir brûlant à Metz et qui continuer de hanter, il en paraît cent, de fatigue et d’attente de ce qui est déjà passé dans un souffle.



Habiter la ville ? Verlaine n’est qu’une manière de la voir. Il y en a d’autres. C’est un usage possible. C’est un point d’entrée, une prise qui me permet de lui appartenir, un peu. Un levier qui la soulève. La ville, elle-même, ne me suffit pas. Les Batignolles, Verlaine — impression que la ville en existe davantage. Je ne sais pas vraiment ce que je cherche dans ces images que j’accumule, qui sont toujours les mêmes — toujours la même ville, mais si je sais bien qu’aucun pierre ne reste ou presque, et que sur les façades, les dates sous le nom des architectes sont postérieurs aux années où Verlaine a marché ici : alors quelle ville ? Quel est l’espace commun entre lui et nous, et quel, le territoire de partage ? Dans le regard qu’on y pose ? Les rêves qu’on faits aussi sur elle, à travers eux ? Je sais alors que la ville nous habite au moins autant que nous l’habitons : autant que ces hommes qui l’ont vécu avant nous pour qu’on puisse l’habiter.


arnaud maïsetti - 3 mars 2011

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