Angoulême, fantômes de ville
27 février 2011



J’Arrive À La Ville (Lhasa De Sela, ’The Living Road’, 2003)


Une femme qui se conduit ainsi ne mérite pas un souvenir. Je ne regrette pas non plus d’avoir quitté Angoulême. Cette femme a raison de m’y jeter dans Paris en m’y abandonnant à mes propre forces. Ce pays est celui des écrivains, des penseurs, des poètes.

Balzac (Illusions perdues)


Combien de fois ai-je essayé ? À chaque retour vers Paris, je guette la ville, je sais le tunnel qui y conduit, l’heure précise où je passe devant elle ou pour mieux dire : à ses pieds. La ville est haute et droite posée sur sa colline, et ses maisons tombent à sa verticale en ricochets de pierre grise. C’est un long virage avant d’y accéder ; alors, la ville est toute là — et je la manque, toujours. Je n’ai pas le temps de la voir, Angoulême est derrière moi. J’ai combien de photos de cette ville ratée ? Plusieurs dizaines — mais jamais je ne l’ai, vraiment. Que des fantômes de ville, jamais de corps. C’est une image juste du trajet que je fais, depuis deux ans.

Angoulême, cela veut dire Paris — c’est la première étape vers la montée. Cela veut dire aussi : une autre organisation du temps, une autre manière de vie, de voir, de lire, d’autres visages. Enfin, cela veut dire : la ville. Angoulême, dès qu’on la franchit, c’est une fatigue qui tient éveillé ; c’est aussi une façon de quitter quelque chose, et de rejoindre sans atteindre jamais.

Pourquoi je la manque, sans cesse, fidèlement ? C’est question de surgissement peut-être, c’est question de virage, d’inclinaison du train. C’est question d’obturation, de vitesse : pas celle du train, le train ici ralentit, mais de l’appareil. Quand je regarde ensuite, la ville manque, on voit son allure tout autour d’elle, et des traits qui l’effacent ; on voit des masses informes de corps délavés ; rien d’elle, jamais. C’est question d’habileté, sans doute aussi — surtout.

Si j’insiste, je toucherai sans viser le tunnel avant la gare, et c’est le reflet de l’intérieur du train que j’obtiendrai. C’est peut-être Angoulême encore. C’est toujours pour moi l’image, la seule, d’Angoulême — la plus juste ? La seule qui demeure vivante entre mes mains trop lourdes en regard de cette coulée de ville que je suis incapable de voir.

Plus loin, il n’y a rien à voir de cette ville : la gare débouche sur des lignes fuyantes posées là pour mimer peut-être un horizon, mais je ne m’y trompe pas. Je sais que Angoulême passée, il n’y a pas d’autres horizons que la grande ville. Je prends quelques trains au passage — et je n’ai sur l’écran que de la vitesse, rien de plus : des trains qui arrivent ou repartent, peu importe. Jamais le train ne s’arrête, de toute manière, à Angoulême.

Angoulême, villes immenses, pluriel, qui sait tenir dans le ciel, couvre l’espace de quelques secondes toute la fenêtre du train, et remplace — remplace quoi au juste ? Derrière, ce n’est que de la terre et des nuages. Derrière, c’est Paris aussi. « Angoulême, villes » : c’est le titre que j’aurais voulu donner à ce texte que j’ai de longtemps comploté. Mais ce soir (j’écris ce billet dans le train, une première), je n’ai pas réussi encore une fois à m’en saisir. Angoulême villes — et l’enchantement ne tient que dans ce trajet aller : au retour, c’est comme voir une femme de dos, je ne la reconnaîtrai pas. Je n’aurai pas cette hauteur de toits, cette verticalité de hasard, ces maisons qui ne laissent entre elles, vue d’ici, aucune rue : rêves de ville. Ne suis pas le seul, je crois, à me tenir devant cette ville comme devant un secret gardé depuis la fondation de ces couloirs de rapidité que sont nos trains. Pas le seul à enclencher au passage de la ville, pour mieux la voir. Mais c’est peut-être que je suis trop occupé à la voir pour la photographier. Énigme qui m’appartient, mais que nous sommes en grand nombre à porter, muets devant ces villes de passage.


arnaud maïsetti - 27 février 2011

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