formes du silence
14 mars 2011



Strange weather (Keren Ann, ’101’, 2011


« La césure coupe le souffle. Quand elle a de la chance, c’est pour donner la parole. »

J. Derrida


Wake up slowly, dit le matin noir d’orgueil, there are blue skies, lance dans le bras la douleur qui déchire le son répété du réveil avec le silence qui s’enfuit par tous les pores de cette peau morte, morte tu répètes et le son répète lui aussi morte, et alors, (et alors) cutting white lines in black matter, rien d’autre, jour mat, tu sors : I see them shining trough your drunken eyes — et tu penses à des phrases comme They only want me , ça ne coïncide pas avec la douleur de s’être réveillé dix jours après, il y a seulement du jour blanc dehors qui t’attend, et quand tu t’engouffres dehors, c’est presque la nuit déjà, et le train au fond de ce long couloir, tu lèverais bien la tête pour dire in strange weather mais tu n’as pas le temps.

Tram A, vide, ciel plein déjà, changement porte de Bourgogne, attente dans le froid, pas longtemps, le froid ne dure pas, l’autre Tram est là, éjecté gare Saint-Jean et nouvelle attente, froid sec, verrière sale de jour passé sur elle, lumière verticale soudain, dix minutes de retard veuillez nous excuser, attente encore, suivre des yeux la lumière, ne pas aller assez vite, et dans la voiture du train soudain, fenêtre proche pour ne pas manquer Angoulême, manquer Angoulême, et Poitiers, les manquer parce que la ligne sur l’écran l’exigeait, trois heures en un souffle, sortie Montparnasse, le métro ensuite, et c’est soudain les visages, des centaines soudain, c’est soudain les corps, avec les bras inachevés dans les manteaux, et la tête silencieuse, les bouches pleines d’insultes muettes, les panneaux publicitaires, la laideur des villes sous la ville, le métro qui s’arrête sous le tunnel le plus noir, veuillez patienter, veuillez nous excuser, le départ dans l’ébranlement le plus lent, rue monsieur le prince, la lumière de rue soufflot, se presser alors que, inutile, le retard grandit, mais sur quoi, sur quoi tu dis sur quoi et rien ne vient, seulement l’amitié d’un repas près des marches interdites du panthéon, la bibliothèque sainte-geneviève est trop proche, on s’y rend dans la soif et la soif sera ininterrompue désormais, ensuite le métro encore et derrière les Grands Moulins, derrière encore, la Hall aux Farines, la salle vide et la craie jaune, le silence en rentrant finalement, le jour est terminé tu dis cela et le jour ne cesse pas il continue de terminer, le jour est le même qu’au matin, n’étaient les visages encore plus nombreux de ceux qui comme moi rentrent leur journée comme une chemise froissée dans la valise de la semaine et demain le jour noir de nouveau noir tu dis cela pour t’endormir et cela te réveille en sursaut alors que tu l’écris.

Tu diras sur la page les dix jours passés sans écrire — je n’avais pas vu, moi, que dix jours avaient duré autant. Je n’avais pas vu moi que le silence qui s’était construit ici me rendait silencieux.

J’avancerai un jour sans drame dans le silence, mais faut-il croire que c’est question de croyance, et qu’il y a des limbes qui ressemblent à des rues vides.

Je marche dans chacune d’elle.

J’y croise certaines silhouettes. Quand je me retourne je suis éparpillé par le retard : le jour prochain est déjà là.

J’écrirai ce jour à minuit et quand j’aurai fini il sera minuit vingt sept : est-ce que ces vingt sept minutes compteront pour du silence ?


arnaud maïsetti - 14 mars 2011

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