Le Net (nous) remue | 10 ans de Remue.net
3 mars 2011



J’accueille dans mes carnets la retranscription réalisée par Ana Vittet de l’émission Place de la Toile diffusée sur France Culture et consacrée aux dix ans de remue.net. Pour des raisons techniques, cette retranscription n’est pas encore disponible sur son site, mais le sera prochainement.
En attendant, à sa demande, je l’héberge ici !
AM


Retranscription de l’émission diffusée sur France Culture de Place de la toile présentée par Xavier de la Porte
16 janvier 2011 : les Dix ans de Remue.net

A réécouter sur France Culture ou sur le site Remue.net

Invités : 4 membres du Comité de Rédaction de Remue.net :

— François Bon, à l’origine de l’aventure Remue.net
— Philippe de Jonckheere, qui fut co-webmaster de Remue.net avec François Bon
— Sébastien Rongier, actuel webmaster de Remue.net
— Patrick Chatelier, membre du comité de rédaction et notamment instigateur du Général Instint


Reproduction de Heavy Red de Wassily Kandinsky - image trouvée aux hasards du web, issue d’ici-là


Retranscription de l’émission, au mot à mot ou presque - je me permets d’évincer quelques traces d’oralité qui à l’écrit pourraient entraver quelque peu la compréhension...
j’occulte également quelques blagues - ainsi, l’émission gagne toujours à être écoutée...!
(si jamais je m’étais par moment trompée de locuteur, faites-le moi vite savoir !)


Présentation par Xavier de la Porte -

"fêter les dix ans de Remue.net parce que c’est important"

Pourquoi ?

"Parce que c’est en soi une histoire des rapports entre le web et la littérature.
C’est un lieu où depuis dix ans - depuis treize ans - depuis longtemps donc -
Un lieu où, depuis presque les débuts du Web, des gens essaient de penser les rapports entre la littérature et le numérique et de les penser sous toutes les formes :

— penser à ce qu’Internet permet en terme d’accueil, de diffusion des textes, de mobilisation...

— réfléchir sur la manière dont Internet fournit des outils de travail critiques, sur la possibilité que donne Internet de travailler différemment les textes, d’y voir autre chose...

— et aussi : Remue.net comme laboratoire pour expérimenter des formes : penser à ce qu’Internet change dans la manière dont on écrit, change même ce qu’on écrit ...

/ ... des possibilités qui s’ouvrent ..." /

Xavier de la Porte : "C’est compliqué Remue.net (...). Comment définir ce qu’est Remue.net ?"

FBon : « je prendrais plutôt le truc à l’envers : qu’est-ce que le web pour nous ? (…)
la littérature a juste pour fonction de créer une réflexion sur le langage, mettre le langage en abyme, le faire travailler sur lui-même...
Cet écart là, dans ces pratiques numériques qui sont aussi bien des pratiques de socialité, des pratiques de proximité, mais en même temps des pratiques d’écart , de pensée, de chemin solitaire, et aussi évidemment des pratiques d’invention... - dans cet espace-là on a notre tâche qui est d’interroger le langage.
Comment il bouge, comment il bouge dans une période d’énorme secousse. ("Se retrouver dans un état d’extrême secousse, éclaircie d’irréalité, avec dans un un coin de soi-même des morceaux du monde réel" - Antonin Artaud, Le Pèse-nerfs)
Je pense que le web se réorganise complètement en fonction.
Et que justement on n’ait pas besoin de structurer ni des maisons d’édition... - en ce moment je suis dans une autre expérience qui m’apporte énormément là-dessus - ni ... justement,
comment s’articulent ces chemins, comment tous ces blogs les plus singuliers (...) ont aussi à l’intérieur d’eux-mêmes une instance collective ?
Remue.net, c’est un site personnel qui est devenu un site collectif. C’est devenu une association puis elle-même du coup a proliféré, s’est organisée... Mais je crois que ça ne pose pas de question.
Par contre la revue elle, oui, impose peut-être un chemin plus solide..."

SRongier : Remue.net :
« c’est un espace de fraternité de la littérature pour la littérature, l’écriture. » Sébastien Rongier cite alors Philippe Rahmy qui citait lui-même Kafka : « Tenter un assaut contre les frontières, contre l’enclavement où notre vie nous tient, en sachant que c’est aux frontières, justement, aux coutures, à ces lignes de force et de partage qui font d’un paysage un espace à vivre que se joue la littérature dont nous ne savons rien, sinon qu’elle se défausse à la saisie, sinon qu’elle est pour moi le lieu instable et mouvant, pourtant absolument réel et invincible de la fraternité. »

Xavier de la Porte : "En quoi cette phrase-là pourrait être celle qui ouvre une réunion d’une maison d’édition papier, qui par ailleurs a une revue et est un peu connective ?"

SRongier : "Remue.net est un site qui a une aventure et une trajectoire bien particulière : c’est d’abord une aventure personnelle, et c’est ensuite la capacité qu’a eu François Bon, et ça c’est un cadeau absolument extraordinaire, et un geste absolument extraordinaire, d’ouvrir sa propre expérimentation à une aventure collective".

Xavier de la Porte invite François Bon à raconter :

FBon : "(...) A l’époque, on n’était pas très nombreux (...). A ce moment-là, y avait même pas de site de la bnf, de la bpi... Y a dix ans, notre boulot c’était d’installer un minimum de ressources françaises sur le web, avec l’ABU, Athéna... Et très vite, ... A la fois j’accueillais des textes, à la fois des copains m’envoyaient des petites réflexions sur des coquilles, alors on s’est organisé... j’avais l’impression qu’on était beaucoup plus dans une figure de médiation de la littérature sur le média numérique...
finalement ça ne m’intéressait plus.

En quoi Internet est-lui même fabrique de littérature ?
C’est là où il fallait aller et...
Internet avait suffisamment de force de vie pour se passer d’organisation.

Je suis toujours adhérent de l’association, mais combien d’entre nous ont des sites personnels...
Sans parler de tous ceux qui sont apparus, je pense à liminaire, oeuvresouvertes, arnaudmaisetti...

La magie pour moi de remue.net c’est qu’une structure de médiation du contemporain dans l’Internet a pu trouver sa forme et se réinventer dans cette figure-là.

PdJonckheere raconte ses débuts à Remue.net : ’J’ai commencé en contactant FB pour lui donner des conseils de graphisme pour remue.net"
(...)
Au bout d’un moment, François Bon lui a donné son accès FTP, lui permettant ainsi d’agir directement au sein du site et de gérer son graphisme. Ils ont été ainsi deux, pendant un an, à gérer le site, à pouvoir le mettre à jour. Ils ont alors cherché des façons qui permettraient aux autres membres de remue.net de participer activement au site (et non plus d’envoyer seulement des articles au webmaster). Dans un premier temps, ils ont ouvert des blogs thématiques. C’était une période de transition. Ensuite, avec l’aide de Julien Kirch, ils ont installé une plateforme spip et ont pu ainsi ouvrir les portes aux autres membres.Dominique Dussidour est alors devenu président, puis ce fut Sébastien Rongier.

Xavier de la Porte : « En quoi les problématiques littéraires sont aussi des problématiques techniques – ou alors l’inverse, en quoi y a ce rapport là entre la technique et ce qui est de l’ordre de la réflexion sur le langage, ou sur des formes... ? »

(PdJonckheere : donc c’est une émission qui dure 3 heures, c’est ça ?)

FBon : je pense que ce qui tient du code fait parti de mon activité d’auteur.
Je pense à la colère de Flaubert contre ceux qui utilisent des plumes d’acier au moment de la plume d’oie. Y a jamais eu d’écriture sans technologie, même au moment de la tablette d’argile qui est un outil infiment complexe (…).
On a aujourd’hui (…) à prendre en compte ce truc.
Je pense qu’il y a dix ans c’était rien du tout, c’était du bricolage. Maintenant, je suis plus interloqué par le fait que le ticket d’entrée, le saut pour tenir un serveur, un php, etc, est beaucoup plus complexe.
Là par exemple pour remue.net, y a Guenaël et Patrick Châtellier qui ont pris en main le côté technique spécifique, c’est à dire l’invention particulière de la navigation.
On a un tout petit rectangle et faut tenir grand comme une bibliothèque. Comment on fait ça ?
En même temps y a des magies de pouvoir trouver... là en ce moment y a Joachim Séné qui nous aide à fabriquer, à inventer du code...

PChatelier : On a travaillé ac Joachim Séné. On n’a pas fait une révolution par rapport au site, on a utilisé la maquette qu’avait créée Julien Kirch et on a essayé de l’adapter par rapport à nos besoins et par rapport à ce qu’on pouvait proposer comme démarches de création à l’intérieur même de la structure du site."

Xavier de la porte : « En quoi ça c’est déjà une démarche... pas littéraire mais qui touche à ces questions là ? »

PChatelier : "Pour moi c’est totalement la même chose, c’est pour ça que je l’ai fait. Créer des brèches dans un site vieux de dix ans, où il y a de vieux articles, et, à travers des mots clefs par exemple, pouvoir faire revenir à la source (à la surface ?) ces articles et les lier à d’autres,
pour moi c’est un collage,
pour moi c’est vraiment une dynamique propre à l’Internet, qu’on trouve nulle part ailleurs,
et qui peut ouvrir des brèches,
pour moi c’est de la littérature,
c’est à dire :
ça ouvre du langage à un autre langage..."

SRongier : "c’est une dynamique de la lecture et de la découverte, donc de la navigation, non seulement sur Internet mais à l’intérieur des textes. Ca, c’est quelque chose qui se pense par la pratique et par le travail.
Et quand vous parliez justement de ce qu’est remue.net d’un point de vue littéraire, sur ces 10 ans c’est une expérience de la plasticité.
Et donc qui intègre remue net mais également toutes les activités annexes que l’on peut avoir, qui pour le coup font réseau et font dynamique de lecture.
Que ce soient nos sites personnels, nos activités sur facebook, twitter etc, tout ça participe d’ une expérience littéraire, d’ une expérience d’écriture sur Internet."

PdJonckheere  : "Ce n’est pas si compliqué de faire un site Internet. (…)
Ce qui est difficile à faire c’est de courber les gabarits qui sont proposés aujourd’hui pour en faire un site Internet.
Y a une quinzaine d’années, tout le monde (toutes les personnes qui avaient un peu de curiosité pour Internet) faisait un site internet -
ils faisaient ça avec des petits moyens, découvraient des astuces, se refilaient des astuces... Et puis, bon an mal an, ça prenait une forme qui était très intéressante.
Et puis début de l’année 2000 aux Etats-Unis, on va dire 2002 en France, y a une forme qu’est arrivée, c’est la forme blog. C’est la forme de l’empilement vertical, c’est à dire : le nouveau contenu chasse le plus ancien sur une page, et puis c’est devenu une dictature de forme(s).
On est seulement en ce moment en 2010 en train de concurrencer un petit peu cette forme en utilisant notamment les mots clefs, les passerelles...
Et là, dans ce domaine là, c’est très difficile effectivement à faire.
Mais faire un site où le principe de la navigation permet de créer un univers, et les sites-univers sont en train de devenir de moins en moins nombreux. Il y a une dizaine d’années, les sites-univers, on appelait ça les sites personnels, c’était un peu péjoratif, mais là-dedans y avait des trouvailles extraordinaires, et j’ai de moins en moins souvent l’émotion que j’avais quand je faisais ce genre de découvertes il y a une dizaine d’années."

Xavier de la Porte : « (...) Moi je pose des questions plutôt depuis la littérature, et vous me répondez depuis l’évolution du web (...) »

FBon : « c’est ce dont je voudrais parler moi aussi... c’est tout simplement la lecture qui bascule, c’est nos usages de lecture, et qui n’exclut pas la lecture dense. C’est à dire c’est un écosystème... et l’écosystème qui était représenté par le livre, avec son système de production, d’accompagnement éditorial, de fabrication avec à chaque fois des temps propres, de mise en distribution, de critiques, de relais sur le terrain … cet écosystème-là globalement a basculé parce que nos usages se sont installés dans le numérique, de même que dans la presse, ou dans l’information directe... (...)

Jusqu’ici on était toujours contraint d’avoir l’ordinateur pour lire, lire dans la pleine acceptation du terme, y compris un bouquin de 600pages, y compris un truc de philo,... ou justement aller lire le web et ses expériences très fragiles, très "papillon" comme dirait notre copain Rahmy,
et puis même si c’était un ordinateur portable posé sur les genoux dans un coin de bistrot, on était lié à ça,

avec l’Ipad, moi j’ai acheté ce truc là parce que j’ai besoin de voir techniquement comment ça marche, de faire une mise en page-écran, de faire que ce qu’on a de complexe dans le livre, dans l’expérience du livre, dans l’expérience du livre imprimé, pour qu’on puisse la retravailler, la restaurer maintenant dans ses outils numériques...
je m’en sers deux trois heures par jour... tout simpement parce qu’on peut lire avec la même densité en dehors de la présence de l’ordinateur,

- même si c’est un ordinateur, on va pas chipoter sur les mots... à ma gauche, y a des gens qui sont un peu chipoteurs...

Là y a quelque chose - c’est à dire -

Comment, alors que maintenant la lecture s’émancipe, y compris avec des objets qui éloignent la technique, comme le livre de poche éloigne aussi la technique des 300 ans d’histoire du livre dans un objet extrêmement simple,
comment on s’en saisit nous pour faire notre travail ? ... - quand la littérature va être assaut comment la frontière ? Comment on pratique cet assaut, ici, à cet endroit ?"

Xavier de la porte : « Justement, comment on écrit dans cet univers - parce que vous expliquez comment on lit, d’accord, mais...qu’est-ce que ça change dans l’écriture ?"

FBon : "Oui mais là on écrit pareil. Le Journal de Kafka, c’est une écriture au jour le jour, il parle de ses lectures de Dickens, de Tolstoï, il parle de ses lectures publiques, il y a ses récits qui commencent, tout ça.."

Xavier de la Porte : "On écrit pareil ? ... Philippe de Jonckheere, dommage que vous ayez la voix cassée, parce que vous n’êtes pas du tout d’accord..."

PdJonckheere : « une de mes propres parties d’écriture, moi j’écris directement en html, (…) Quand j’écris un article pour le blocnotes du désordre, ou pour d’autres sites comme le site du portillon), j’écris l’article en français, mais tout l’habillage html je l’écris en même temps. C’est à dire que, au moment où j’écris, je me préoccupe de savoir si par exemple je cite tel ou tel auteur, si j’ai pas un extrait de Kafka par exemple, et j’en ai un, j’ai un extrait de la colonie pénitentiaire, donc dès que je vais mentionner le nom Kafka, (...) je vais écrire tout le code qui va permettre d’aller sur cette page et d’y aller de telle et telle façon..."

(...)

Xavier de la Porte : "vous devriez intégrer le html" sur la page que voit l’internaute...!

PdJonckheere : "Je l’ai déjà fait. Même une fois je l’avais fait - mon ordinateur avait un petit souci -, j’avais écrit ma page de bloc notes sur le papier, donc je l’ai scannée, et ensuite par le biais des images map j’ai rendu ces liens cliquables...

Oui, c’est une certaine forme d’écriture,... oui elle existe.

Tout simplement, à partir du moment où on s’intéresse, où on commence à avoir une pratique d’écriture sur Internet, on est face à des questions techniques.
(…) Comment fonctionnait remue.net quand on fonctionnait avant spip ? C’est François Bon qui avait la main sur tout, on était une dizaine, une quinzaine à envoyer des articles à François Bon... qui faisait le code tout seul... Au bout d’un moment...Je me souviens, notamment, quand j’ai constitué un dossier sur un écrivain qui s’appelle Michel Deguy, y avait 80 pages, avec des poèmes qui demandaient une certaine mise en page...
cet élément de collectif implique la mise en place de nouvelles techniques pour pouvoir travailler sur l’écriture."

PChatelier : "Plus globalement, pour moi, pour répondre à votre question, la littérature depuis une cinquantaine d’années, questionne sa fin. Et elle tourne autour de ce sujet et elle en crée des débuts... des débuts de cette fin, oui, tout le temps, en fait, sans cesse renouvelé.
L’apparition de la littérature internet nous as permis, à moi et d’autres, de continuer ce processus.
La littérature était arrivée dans une impasse, depuis Blanchot, depuis la question du Livre à venir, etc., et je pense que l’arrivée d’ Internet a été un espace qui s’ouvrait par rapport à ces questions là. Confronter la littérature, le texte, à toutes les transversalités qui peuvent exister et aussi de penser que le langage n’est pas structuré uniquement par les mots, évidemment... et donc de travailler tous les rapports au langage, les mots en étant un.

PdJonckheere : "Ça n’a pas a être extrêmement compliqué. Je suis abonné sur une liste qui est la liste de Philippe Didion. Qui est absoluement passionnant. C’est à l’ancienne c’est comme un feuilleton.
Bon le site est ce qu’il est... mais ça n’a pas à être plus compliqué que ça. On a toute cette logistique de liens rss, d’internet social qu’on greffe ou qu’on branche à la façon d’un amplificateur... mais on n’est pas obligé d’utilser toutes les épices qui sont dans la cuisine."

Xavier de la Porte : "je pensais que à cette question vous répondriez que...ça pose la question du rapport au temps, la question du montage... que vous me répondriez...des réponses littéraires encore une fois...
ça m’a appris ou ça m’a interrogé sur telle manière d’écrire, que je ne peux faire ça ou que je dois pas faire ça, que je ne peux plus écrire de la même manière..."

PdJonckheere : "oui... la linéarité, par exemple, est en faillite : vous pouvez très bien vous inspirer de l’exemple de Marelle de Cortazar et écrire un texte qui est dans une sorte de boucle permanente, ou qui devient labyrinthique, à la façon des textes de Borgès... et effectivement le texte n’a plus la forme d’un volume, c’est quelque chose qui devient un peu plus abstrait..."

SRongier : "C’est justement parmi ces pratiques, qui vont être propres à Internet...mais alors là ça demande aussi à être réinterrogé... c’est toutes les questions d’annexations de mots clefs... mais c’est aussi la pratique que ce qu’est faire un lien à l’intérieur de son texte, donc de penser la question du lien, c’est à dire de créer un lien hypertexte à l’intérieur de son texte, qui donc là délinéralise complètement cette question-là.
Mais c’est aussi de penser une pratique qui est celle de mettre des images, des images fixes comme des images animées, etc.
Mais en même temps tout ce qu’on dit là n’est pas non plus quelque chose qui est inhérent à une pratique strictement internet : la littérature a aussi pensé ces formes... simplement la saisie numérique va pousser à aller plus loin dans l’effet labyrinthe."

Xavier de la Porte : "mais est-ce que la saisie numérique a posé des questions nouvelles ?"

FBon : "Constamment, et c’est fascinant...et grisant pour quelqu’un comme moi. J’ai commencé à publier en 82, on s’imaginait alors un paysage stable et définitif...c’est allé à une vitesse...
Par exemple le chantier en ce moment pour moi c’est la fin de la page.
C’est à dire 300 ans de typo où on constitue l’espace des blancs, des marges, de la tourne, de toute cette dissymétrie... le livre comme épaisseur tout simplement, le repérage dans le livre dans l’écrit, par la composition même, par l’empilage des feuilles,
... et puis on lit avec un plaisir qui est complètement le même...qu’il s’agisse de Deleuze ou de Paul Celan... sur des outils qui eux n’ont plus cette épaisseur
et où la typo appartient au lecteur, on gère ce truc là, on gère la luminosité, y a plus de question de blanc de papier etc, on gère aussi même la police d’affichage -
donc ces problèmes-là sont à la fois des techniques politiques, des techniques financiers
c’est à dire payer... par exemple, payer, j’estime ce service là dû au lecteur de mon site, pour que le site soit réinterprétable sur un petit téléphone, payé par des polices times.kit, des polices qui ne soient pas les polices de l’ordinateur qui regarde mais des polices qui vont se greffer à mesure que le lecteur avancera comme ça....
Ce sont des questions... comment s’en saisir...
Par exemple en ce moment ce sont plus des chantiers comme la question de normalisation de l’epub -
un format dit standard et qui a tendance à se généraliser comme le mp3 pour la musique, mais qui connaît une régression -
en fait c’est une boîte de camembert rempli de petits fichiers html de type de ceux dont parle Philippe (qui me regarde avec des gros yeux)
et en même temps on a eu une espèce de régression, un outil très frustre mais qui permet de restaurer une lecture qui va être pareille de l’autre côté du monde, quelque soit le support de consultation...
comment s’en saisir pour aller vers une politique de la littérature - au vrai sens du terme."

PdJonckheere : "le problème de la linéarité, le pb aussi de l’illustration, l’image que l’on décide d’insérer dans le texte... On peut maintenant faire en sorte que quand un mot est cliquable il affiche un contenu sonore, on peut insérer de la vidéo...je veux dire c’est un contenu qui a énormément changé...
Vous nous demandez de donner des définitions, c’est très difficile dans le sens où c’est une forme d’écriture qui n’existe que depuis une dizaine ou une quinzaine d’années, une quinzaine d’années c’était vraiment les tous débuts. Vous n’auriez pas posé des questions aussi déterminantes à Gutenberg..."

(...blagues et culot... qui se prend pour Gutenberg ?)

"...La mutation textuelle qui est en cours elle est d’une amplitude qui est à mon avis infiniment supérieure à celle qui était déjà immense de l’invention de l’imprimerie."

PChatelier : Gutenberg est très secondaire... c’est Aldo manucce qui est plus essentiel.

FBon : Gutenberg a fabriqué 160 bibles qui pesaient 150 kilos, dont 60 sur velin (peau de veau) et 120 sur papier - mais qui étaient liés à l’église dans laquelle elles étaient ensuite installées,
Aldo manucce a imprimé ses livres en format plus petit à venise une énorme industrie de la copie - y avait au moins 12 000 personnes qui y travaillaient - donc le livre était déjà un commerce de masse -
Mais en se disant tout simplement que si on multipliait le livre à 1000 exemplaires, on pouvait brûler l’auteur l’idée continuait...
En plus, Gutenberg pratiquait des planches, Manucce lui a repris les caractères qu’on mettait sur des tringles en métal - qui est une invention coréenne*- ...
... pour travailler nous, pour essayer de comprendre la mutation...
par exemple un truc tout à fait essentiel, le passage du codex au rouleau...
des mutations qui sont sur 300 ans, y a jamais un système qui remplace l’autre, ça coexiste...
On sait bien que le livre c’est fini..."

Xavier de la Porte : « Pourquoi vous continuez à en écrire alors ? »

FBon : "Moi j’écris sur web"

Xavier de la Porte : "Ah, mais par exemple Patrick Chatelier publie chez Vertical - vous vos derniers livres...

SRongier : "Y en a un qu’est paru y a deux ans"

Xavier de la Porte  : "Pourquoi publier dans des livres ?"

FBon : "Moi j’arrête"

Xavier de la Porte : "Vous ne publierez de livre papier ?"

FBon : J’en sais rien, je m’en fiche, c’est rigolo... j’aime bien faire de la radio aussi, j’aime bien faire de la télévision...

Une mutation comme celle de la tablette ou du papyrus, ça s’étale toujours sur 200, 300 ans, le livre il en a au moins encore pour 15 ans ou 20 ans...
Ca n’a pas d’importance...
On sait que de toute façon si on veut travailler, si on veut être vivant, il faut être dans l’endroit de la fracture, c’est l’endroit où y a de l’incertitude, de l’angoisse, du risque, mais c’est là que ça se passe.

Xavier de la porte : "Alors comment expliquer, parce que vous êtes nombreux sur remue.net, c’est environ 1200 personnes..."

SRongier : On est une vingtaine de personnes. Y a des auteurs invités mais...

Xavier de la Porte : "Enfin peu importe, la question c’est : pourquoi vous êtes si peu, même si vous êtes 1200 ?"

FBon : "Mais on est très nombreux... : Prenons le paysage éditorial français : Y a 1200 éditeurs. C’est à dire, il y a 5 éditeurs qui font à peu près 85% du chiffre d’affaire, et ya 1195 éditeurs qui font juste 2% du chiffre d’affaires...
Internet c’est la même chose...
On voit arriver ces choses singulières...
par exemple, moi ce qui me frappe c’est comment les auteurs..
moi pendant deux ans j’ai eu une collection au Seuil - le livre c’est jamais un truc pour moi, c’est un truc très complexe aussi -,
Les auteurs qu’on voyait, ceux de ma génération, arrivaient en publiant dans des revues papier, en travaillant, en greffant comme ça, en se regroupant autour de ces revues, puis en intégrant comme ça l’édition ... voir aujourd’hui tous ces premiers romans ou tous ces machins-là...
même si tout ça c’est un peu vieilli, poussiéreux aujourd’hui – ce sont des produits qui sont hypernormalisés, et consensuels, marchands...
et l’industrie du livre aujourd’hui s’est complètement recomposée dans des choses différentes
Cette activité-là, cet accès, il se passe par le web,
et les auteurs qui arrivent aujourd’hui à 30-35 ans, avec leurs premières oeuvres de matûrité, ces œuvres-là sont bâties avec les moyens de l’écriture numérique - donc de l’image, donc de la voix, donc un site, donc un travail comme ça d’ écosystème-réseau derrière.... et ça c’est un objet de réflexion en tant que tel, extrêmement riche...

Xavier de La porte : "Je suis d’accord - mais - je reprends une phrase d’un texte que vous avez publié François Bon - il a été réactualisé récemment - il date de 2001 je crois, ou 2000 [2005 - en fait] - et vous écrivez quelque chose qui est assez beau et tout à fait juste :
« pourquoi aussi peu d’auteurs se soient lancés dans un site personnel qui paraîtrait presque comme une politesse : documentation, archives, dialogue, pourquoi aussi peu d’auteurs dans ceux qui me sont les plus proches se sont jamais senti l’envie de mettre simplement la main à la pâte... »

FBon : « Bizarrement je pourrais le redire aujourd’hui... Par rapport à nos disciplines scientifiques, musicales et tout ça, la littérature est un paysage sinistré.
Ils ont choisi, ils prennent le risque de mourir..."

SRongier : "mais la littérature et le monde intellectuel de manière générale... On peut tout simplement considérer qu’il y a une doxa, une doxa dans laquelle Internet est une figure diabolique - parce qu’on en a un petit peu besoin - et je crois que c’est une des raisons... peut-être un peu aussi par paresse"

Xavier de la Porte : "Parce que ça nécessite de nouveaux apprentissages..."

SRongier : "Egalement, c’est un gros investissement..."

FBon : "Et puis, c’est la posture symbolique de l’écrivain qui est mise à mal... l’écrivain qui n’a plus rien à faire dans ces pratiques-là... ces pratiques qui font justement qu’ Internet n’est pas dénombrable. C’est nos usages.
J’ai eu un mail hier soir : c’est mon voisin d’en face qu’a fait son site et qu’est vachement content de me le dire...
L’invention de l’écrivain...
Le mot écrivain date du XVIIe, l’invention symbolique de l’écrivain (ce n’est pas moi qui le dit, c’est Roger Chartier - et d’autres) date de la fin du XVIIIe, et s’est développée majoritairement au XIX. Ce statut symbolique de l’écrivain a fondé en partie l’édition marchande et sa structuration.
Aujourd’hui c’est fini, on n’a plus besoin de ça.
Les formes d’organisation, de création - voir ce qui se passe pour la musique - elles deviennent audibles(?), individualisées,
elles passent aussi par une forme d’ intelligence collective.
Je crois que si j’ai appris une seule chose belle, en quinze ans de web, c’est en quoi l’intelligence collective peut remplacer l’intelligence individuelle - comme en sciences.

Xavier de la Porte : "Oui mais vous écrivez des textes que vous signez, vous n’écrivez pas en commun."

FBon : "On est de plus en plus nombreux à revendiquer nos textes comme ressources libres - en creative commons - mais à trouver d’autres formes de rémunération et de circuit.
L’écrivain professionnel c’est aussi une invention très récente."

PChatelier : "Moi je pourrais radicaliser ça, pour moi le site d’auteur est presqu’obsolète par rapport à ce que tu viens de dire... c’est qu’il faut des réseaux...
moi j’ai pas créé de site personnel à cause de ça,
j’ai l’impression que... en plus il faut voir à quoi ça sert souvent, avec juste une vitrine, et des infos... et la possibilité de commander des livres...
donc ça n’a aucun intérêt, pour moi
mais par contre ce qui a un intérêt, c’est l’investissement que certains ont fait, et que aujourd’hui on peut inventer des greffes entre différents écrivains qu’on n’aurait pas pu faire, on peut créer des formes ensemble, et avec d’autres arts...

Xavier de laporte : « c’est ce que vous faites avec Général Instin...
Là vous collaborez avec des plasticiens... "

SRongier : "Oui et puis le problème du Général Instin, c’est que là, aujourd’hui, il est identifié comme étant hébergé chez remue.net, en fait il est aussi ailleurs (...)
Sur twitter on peut rencontrer des gens qui vont se greffer eux-mêmes au Général Instin, etc., ou sur Facebook... Remue net n’est qu’un QG provisoire.

SRongier : "Je n’aurais pas nécessairement la même radicalité que François, mais une chose qui est certaine (...) c’est le fait que le monde éditorial n’est absolument pas en mesure d’aller vers cela et a une peur et une angoisse qui l’empêchent d’avancer.

Xavier de la porte : "François Bon, juste pour finir, vous avec dit « c’est tellement grave »...

FBon : "Oui... ce sont ce genre de paradigmes qui importe.
L’histoire de l’écrit est liée - évidemment pas dans toutes les civilisations, les textes de Le Clézio sur l’oralité dans les forêts mexicaines etc, on est tous conscients de ces choses - mais pour notre civilisation, l’histoire de l’écrit et l’histoire de civilisation sont les mêmes.
C’est à dire que l’écrit a en charge un rapport particulier pour la transmission, pour une sédimentation qui est extrêmement importante.
C’est une histoire qui connaît un nombre de mutations beaucoup plus restreint que l’histoire esthétique, que l’histoire sociale, que l’histoire politique.
Mais par contre cette mutation, tablette d’argile, papyrus, rouleau, codex, lente gestation de l’imprimerie (et puis le fait que Gutemberg effectivement ne nous intéresse plus beaucoup dans ce contexte), la presse et le feuilleton au XIX, puis peut-être le livre de poche un petit peu, ...disons qu’en gros on a 4 énormes mutations qui structurent complètement le corps même de cette écriture.
C’est à dire qu’on n’a pas de roman avant la presse et le feuilleton du XIXe : même Madame Bovary ça s’appelle "moeurs de province"...
Rabelais il naît dans cette espèce de passion qui fait que les figures de l’impression sont natives dans son bouquin.
Nous aujourd’hui on a une mutation qui est du même ordre, de même gravité, ouais, et donc elle implique complètement les infrastructures de comment notre communauté se pense.

Donc pour moi aucune hésitation à se dire c’est un petit laboratoire, c’est maladroit, mais on y va ».

Merci à tous...



Reproduction d’une peinture de Kandinsky (Quelques cercles, 1926) - image surgie lors d’un détour sur le web - je fus, semble-t-il, passée par ...


arnaud maïsetti - 3 mars 2011

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