toutes les lettres coupables (et rêves d’ivresse)
16 mars 2011




Là pas d’espérance ;

Nul orietur.

Science avec patience

Le supplice est sûr.

Rimbe


Des six heures, enfermé, sous les grands murs de la BNF, le ciel à portée derrière les vitres jusqu’aux plafonds de dix mètres, et le jardin aux sous-sols, les lumières individuelles, la rumeur de fond de tout ce silence brassé qui me fige, retenir beaucoup de fatigue, et encore, difficilement, tant elle me file entre les doigts. Dernière session de travail avec passage aux archives pour moi. De la poussière entre les doigts, oui, jusqu’à se brûler les yeux aux technologies incertaines des micro-films. Et puis, finalement, de fatigue et de désœuvrement, achever tout cela dans un exemplaire des portofolios manuscrits de Rimbaud ;

est-ce qu’on n’apprend pas autant de la forme des lettres ? je veux dire : pas d’un point de vue de flic ou de médecin (pas la littérature comme symptôme, tu dis, et bien sûr on a raison), qui cherche sous l’allure dégénérée de telle M la preuve, ou l’aveu inavouable et souterrain (qu’ils viennent nous dire, un jour, la forme idéale et certaine et innocente du M — je crois, moi, toutes les lettres coupables, et toutes graphies perverses si elles veulent que je les désire : et je les désire, alors, elles le sont) — oui,

mais je suis à la lettre la lettre du mot, non pas trace seulement, mais signe, non pas dépôt, mais au-delà de sa présence même, déliaison du monument au seul geste qui viendra l’effacer, maintenant que je lis cela et que je ne vois plus l’immeuble au-dessus de moi qui m’écrase —

les tenants du livre imprimé, ceux qui s’enivrent d’odeur du papier [1], est-ce qu’ils savent cela, que le mot est dans le mot, pas dans l’objet qui l’enferme, et même à la surface de ses courbes le désir qui s’éprouve de l’atteindre s’échappe — et qu’à force de considérer l’objet qui les contient, ils finiront emmurés dans une bibliothèque, incapables de déchiffrer les lettres, jamais ; bêtes à avaler des pages.

De la fatigue de ces dernières semaines, résolution de l’en-allée. Résolution de grande solitude aussi (joyeuse et arrogante).

Avoir raison, pour toujours, c’est aussi une manière d’accepter sa propre perversion : celle qui consiste à croire que sur quelques lignes, on irait au-devant de sa vie et on finirait par la trouver. Oui, on ira jusque là — moi, j’irai jusque là ; et après ? Après, m’effondrer, dormir, et le bonheur : bien ivre, sur la grève.


arnaud maïsetti - 16 mars 2011

Licence Creative Commons





arnaud maïsetti | carnets




[1_On n’expliquera jamais assez que « les acides servant à blanchir le papier ou la chaux vive qui l’hydrofuge n’ont pas d’odeur, qu’elle vient des distillats de pétrole servant à fluidifier les pigments bleu cyan des gouttelettes d’encre, et des résines associées à ces distillats pour leur séchage rapide, tous produits aussi hautement recommandables que l’air des cimes, comme chacun sait. »
François Bon, sur le Tiers Livre
.

par le milieu

_Arthur Rimbaud _lirécrire _Paris _solitudes _spectres et fantômes