Aube de l’Odyssée | Les noms de la guerre
22 mars 2011



L’Harmattan, raconte Littré (qui ne se trompe jamais et le prononce [ar-ma-tan]) est un vent d’Afrique très chaud, qui souffle en décembre, janvier et février, se fait sentir trois ou quatre fois par an et dure un ou deux jours, cinq ou six jours, et même quinze jours. Littré ajoute, parce qu’il sait être précis, cette phrase de Saygey extraite de sa physique du globe (chapitre XLVI) : La température de l’air que souffle l’harmattan est, vers trois heures après-midi, de 29 degrés à l’ombre et de 40 degrés au soleil ; son extrême sécheresse porte au double la vitesse de l’évaporation de l’eau. Puis, il termine, notant : On dit que ce mot appartient à la langue des Fantis, peuple africain.

Je me demande qui est ce On qui dit : et comment il le dit, et d’où lui vient l’origine. Je devine l’accent européen, et la couleur dans la voix. Je me demande aussi quel est ce peuple, ces Fantis — on me dit que ce peuple vit au Ghana, et en Côte d’Ivoire. J’ai lu leur Histoire, leurs coutumes, leur religion.. Je ne sais rien de ce vent qui les parcourt.

On raconte aujourd’hui (mais qui est ce on, et quel est ce récit ?) que l’Harmattan est aussi une opération militaire — on lui réserve une page. C’est ici — c’est presque normal : une page réservée, la page était prévue : pour l’information, pour la communication, pour la transparence. Pour autre chose peut-être ?

Opération Harmattan, c’est sec et chaud, c’est la fin de l’hiver et c’est rapide : Opération Harmattan, c’est sec et rapide ; l’Harmattan, cela dure un jour ou deux, ou trois ou quatre, pas plus de quinze, non, ou alors pas beaucoup plus, mais cela dépend, dépend de quoi ? du vent ? Opération Harmattan, cela claque dans le palais comme un ballet d’avions qui ne toucheront jamais le sol, promis, et que le vent emporte.

De l’art de nommer la guerre — un vieil art, inutile, splendide.

Cano arma virumque,

disait le poète :

je chante les combats et l’homme…

De l’art de nommer la guerre : de l’appeler en même temps. C’est un art impossible. Le poète disait cela et en même temps, ce qu’il chantait, c’était moins la guerre que la colère d’Achille, ô Muses. La colère d’Achille, on n’en connait pas la voix, à peine la mesure. Le vent de l’Harmattan a dispersé plusieurs fois ses cendres sur toutes les surfaces de la terre.

Aube de l’Odyssée, c’est l’autre nom. Oui, on donne plusieurs noms à la guerre — c’est question administrative, question de dossiers sans doute à ranger, de bureaux à ne pas confondre. Question de langues ? non, pas vraiment. Aube de l’Odyssée, c’est l’autre nom donc, qu’on donne au ballet d’avions, au vent de l’Harmattan, le nom qu’on donne de l’autre côté de l’Atlantique, mais c’est la même guerre, les mêmes avions.

Odyssey Dawn (on a peu d’images, mais internet les a toutes déjà en lui) — quelle imagination, dans quel cerveau de fonctionnaire nourri de quels relents de quelle culture antique, de quelles humanités déposées, ou quelle revanche sur quelles études mal digérées ? Combien faudra-t-il d’insultes au nom de combien de vers ?

L’Odyssée, c’est pour moi ce Grand Livre qu’on ne lit jamais d’un bout à l’autre, qu’on ouvre sur la tranche, et qui fait surgir non des combats de héros à héros aux pieds de la Cité, mais des grandes errances d’un homme abandonné par les dieux. J’aime la traduction fausse de Leconte de Lisle, et son début.

Dis-moi, Muse, cet homme subtil qui erra si longtemps, après qu’il eut renversé la citadelle sacrée de Troiè. Et il vit les cités de peuples nombreux, et il connut leur esprit ; et, dans son cœur, il endura beaucoup de maux, sur la mer, pour sa propre vie et le retour de ses compagnons. Mais il ne les sauva point, contre son désir…

Et sa fin —

Et, alors, Athènè aux yeux clairs dit à Odysseus :

– Divin Laertiade, subtil Odysseus, arrête, cesse la discorde de la guerre intestine, de peur que le Kronide Zeus qui tonne au loin s’irrite contre toi.

Ainsi parla Athènè, et il lui obéit, plein de joie dans son cœur. Et Pallas Athènè, fille de Zeus tempétueux, et semblable par la figure et par la voix à Mentôr, scella pour toujours l’alliance entre les deux partis.

Le grand livre du voyage intérieur, de la langue livrée à ce qu’elle a de plus âpre dans nos imaginaires : le départ qui ne cesse jamais, l’arrivée qui se dérobe, et les rencontres qui fabriquent du temps, l’expérience de la lecture qui est l’apprentissage de chaque mot, jusqu’au dernier qui nommerait ce monde-là, qu’on aura partagé, de siècles en siècles : chacun de nous aura lu le grand livre, et l’aura, un peu réécrit.

Odyssée — oui, mais quand on en fait le nom d’une guerre ? Littré, lui, dit :

ODYSSÉE
(o-di-ssée) s. f.

1° Poëme d’Homère, qui contient le récit des aventures d’Ulysse (avec une majuscule). L’Odyssée est une suite de l’Iliade.

2° Fig. Tout récit d’aventures variées ou singulières (avec une minuscule).
En style familier, les voyages, la vie, les aventures d’une personne.
Racontez-moi votre odyssée.

Ainsi donc a-t-on commencé à nous raconter cette odyssée — et même son aube. Parce que commence ici quelque chose ? L’Odyssée aurait ainsi une aube, un matin, un soir : premier jour.

Quand Eôs aux doigts rosés, née au matin, apparut, le cher fils d’Odysseus quitta son lit. Et il se vêtit, et il suspendit une épée à ses épaules, et il attacha de belles sandales à ses pieds brillants, et, semblable à un dieu, il se hâta de sortir de sa chambre. Aussitôt, il ordonna aux hérauts à la voix éclatante de convoquer les Akhaiens chevelus à l’agora.

Souvenir de ce professeur disant que tout texte est une reprise de l’Odyssée, qui pourrait avoir pour titre Crime et châtiment.

Crime et châtiment ne pouvant donner lieu à un nom d’opération de guerre (mais à quel titre ?), on vient s’emparer du livre du Vieil Aveugle. Il y en avait d’autres pourtant, pourquoi lui ?

Sans doute, il y a certains officiers, dans de larges bureaux aux fenêtres ouvertes sur des cours d’honneur, qui couchent sur du papier à en tête officiel des listes de noms pour les opérations futures, des noms destinés à des théâtres d’opération qui n’existent pas encore. Les livres qui sont dans leurs bibliothèques ne servent qu’à cela : réservoir de noms d’opération. Virgile, ou Victor Hugo, ou Agrippa D’Aubigné, ou Ronsard, peut-être, sont à portée de main, prêts à l’emploi. On imagine — Fiat Nox ; Opération Feux, Fers, Jugement ; Opération Cassandre ? Ils secouent la tête quand un titre se dégage. Parfois, rien ne vient.

Tant pis. S’ils ne trouvent pas, il y aura bien un vent pour faire l’affaire, dire la guerre et porter dans son nom les présages qu’on en attend.

Tèlémakhos parla ainsi, et Zeus qui regarde au loin fit voler du haut sommet d’un mont deux aigles qui s’enlevèrent au souffle du vent, et, côte à côte, étendirent leurs ailes. Et quand ils furent parvenus au-dessus de l’agora bruyante, secouant leurs plumes épaisses, ils en couvrirent toutes les têtes, en signe de mort. Et, de leurs serres, se déchirant la tête et le cou, ils s’envolèrent sur la droite à travers les demeures et la ville des Ithakèsiens. Et ceux-ci, stupéfaits, voyant de leurs yeux ces aigles, cherchaient dans leur esprit ce qu’ils présageaient


arnaud maïsetti - 22 mars 2011

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