Bob Dylan | Political world (même en Chine)
11 avril 2011



Ainsi, on n’en aura jamais fini. Non, et pourtant, faut-il être aveugle, et sourd ?

Dylan serait coupable (encore) : en Chine, il aurait livré un concert expurgé (je cite un article du Monde), délesté de ses chansons les plus engagées. Dans le Los Angeles Times, on l’accuse :

À un moment où beaucoup d’artistes américains sont interdits en Chine, Bob Dylan a pu jouer mercredi, mais avec un programme qui omet les plus célèbres de ses ballades contestataires.

Ses ballades contestataires, le journal précise : The Times They Are A-Changin et Blowin’ in the Wind — puis ajoute :

Le programme de Dylan a dû être visé par le ministère de la culture, qui dans son invitation prescrit au chanteur de "mener une performance strictement conforme au programme".

Oui, mais l’an dernier, à la Patinoire Mériadeck de Bordeaux, je n’avais pas eu le droit non plus d’entendre les deux ballades contestataires — sans doute la censure, encore : et il est vrai que le maire de Bordeaux lui avait remis la médaille de la ville — ce devait être le deal, sans doute.

Non, on n’en finira pas — ces reproches au nom de quoi on le déclara jadis Messie, Prophète de quelle nouvelle religion, malgré lui et ses refus, puis ses silences, ses chansons qu’on assigne à la barre pour témoigner contre lui, contre eux-mêmes. Non, il faudrait en finir.

Est-ce que Dylan a refusé de chanter ces chansons, comme on le lit un peu partout — est-ce qu’il s’est compromis ? Est-ce qu’on est sûr qu’il les aurait chantés, lui qui change sans cesse le programme d’un soir sur l’autre, ne joue que rarement ceux-là ? Quand je l’avais entendu, il y a deux ans, à Paris, c’était une amère et mystérieuse ironie qu’on entendait dans les couplets de Blowin’in The Wind.

Dylan aurait ainsi refusé de jouer son rôle ? — son rôle politique ? C’est vraiment ignorer que ce rôle, il l’a toujours refusé, et passé les deux ou trois albums plus directement en prise avec des questions d’époque — mais déjà traversés de ce regard oblique qui élève ces folk-songs au chant quasi allégorique —, il a toujours évité de se trouver à l’endroit où on voulait qu’il soit, dépositaire d’un message construit par d’autres a priori qu’il n’aurait eu qu’à endosser : non.

La charge politique, la puissance de défiguration des ordres établis, les élaborations violentes de voix qui défient, les mots qui nomment et dévisagent les vieilles lois des hommes et des arbitraires du pouvoir, ils ont toujours été là — seulement, évidemment, c’est dans le champ lyrique que les questions se sont déplacées, parce que c’était le seul peut-être à pouvoir organiser à la fois ce geste de nomination et d’incarnation, le seul à qui il revient de raconter et de produire le monde, le seul capable d’articuler une voix, une écriture, une parole, au levier qui soulève des foules, celles qui reconnaissent ensemble le monde ainsi nommé.

Il y a quelques jours, travaillant sur le politique chez Genet et Koltès, ai lu ce texte de Rancière, Le spectateur émancipé, et ce passage :

Il ne s’agit pas d’"esthétiser" le conflit, la misère ou la mort, mais de rendre à sa potentialité la richesse sensible des territoires marginaux. Il ne s’agit pas non plus de remplacer l’impuissance du regard par une vision éthique, mais de restaurer la capacité des corps à affronter l’impartageable, de leur rendre la dignité par la jouissance du monde, de changer de scène, de proposer des expériences en-dehors des mécanismes de la domination, de refuser l’opposition entre le grand art et l’art vivant du peuple. L’artiste cherche à traduire en figures nouvelles l’expérience de ceux qui ont été relégués à la marge par la performance du corps, des gestes, de la voix, des affects et des sons. Il témoigne de la dissonance d’un monde impossible à réconcilier.

Oui, et si c’était dans les chansons non-contestataires (mais que veut dire ce mot ?) que se jouaient l’affrontement à l’impartageable, la dignité par la jouissance du monde, la délivrance aux dominations du réel, l’émancipation des désirs — la résonance des contraires ?

Prenons ces journalistes au mot, et regardons d’un peu près les chansons qu’il a joués, ce soir du 6 avril [1], au Beijing Workers’ Gymnasium.

L’ouverture du concert, c’est un titre de l’album "Slow Train Comin’" (1979) — Gonna Change My Way Of Thinking  : ce titre, n’est-ce pas là une sorte de Loi de l’écriture de Dylan ? — dont l’unité est d’être toujours labile, fuyante, changeante, déplacée au mouvement qui le porte. Au premier couplet de la chanson, on entend :

Gonna change my way of thinking
Make myself a different set of rules
Gonna change my way of thinking
Make myself a different set of rules
Gonna put my good foot forward
And stop being influenced by fools

Se donner ses propres règles — n’obéir à aucun ordre venant ailleurs que de son exigence propre : et insulter les figures qui prétendent dire les chemins, et le sens : les dire fous. Est-ce que ce n’est pas cela qui est, plus violemment, plus simplement, politique ?

On relève, au détour du second couplet, ces mots :

So much oppression
Can’t keep track of it no more
Sons becoming husbands to their mothers
And old men turning young daughters into whores

"Protester", quatrième entrée donnée par Littré :

Particulièrement, déclarer en forme qu’on tient une chose pour illégale, qu’on ne l’accepte pas. Protester contre une résolution, contre une élection.

Il chantera certaines de ses plus douloureuses chansons, ensuite : It’s all over Now, Baby Blue, Simple Twist Of Fate — quelques uns de ses sommets : Higway 61 revisited, Ballad Of a Thin Man.

Je n’ai pas écouté encore ce concert (dans quelques jours, on le trouvera facilement, au hasard de la toile) : mais suis sûr cependant que ces versions ne ressemblent à aucune autre — pas d’origine, pas de reprise, réinvention perpétuelle du passé, geste nu du présent qui dit : à présent, ou plutôt : désormais. Geste politique là encore.

Bien sûr, dans le son actuel qu’il a trouvé auprès des musiciens qui l’accompagnent, je devine le mur bien vertical, rock, qui convoque à lui sa tradition, rythm & blues, le roulement des guitares, le tempo en avant de la batterie, et Dylan, aux claviers, de profil au public, mais : face aux musiciens, ce qui importe. Dans les articles des journaux, Le Monde notamment, encore ces reproches :

Bob Dylan ne s’est ainsi pas adressé directement au public, se contentant de présenter ses musiciens.

Est-ce qu’il s’est jamais adressé directement au public dans ces concerts ? Et qu’est-ce que cela veut dire, directement ? Les deux fois où je l’ai vu, pas une fois il ne s’est tourné (sauf quand il avait pris, pour une ou deux chansons, la guitare dans ses poignets minuscules — on avait entendu la douleur, et la joie.). Les deux fois où je l’ai vu, est-ce que je me suis senti jamais aussi adressé, directement ?

Dans les récits du concert, on relate que la foule s’est échauffée au moment de A Hard Rain’s a-Gonna Fall : chanson à l’origine (mais peu importe, après tout) sur l’imminence d’une averse atomique sur les villes — la dire, aujourd’hui, et en ce lieu monde, est-ce que ce n’est pas geste politique, aussi ?

On attendrait quoi, de Dylan ? Qu’il vienne, chante Blowin’in The Wind : et les prisons de Chine s’ouvriraient d’elles-mêmes ? Dylan est venu, il a chanté All Along The Watchtower — les prisons sont restées fermées, mais de quel côté la honte, et quel côté la dignité ?

Quand, à la fin, le groupe a joué les premiers accords de Like a Rolling Stone, est-ce qu’on n’aurait pas pu faire davantage politique : non la politique militante, au sens le plus restreint ; ni la politique au sens métaphorique : mais dans la portée la plus essentielle, celle qui ne concerne pas les puissants et les lois du marché, invisibles, inconnues, mais les rapports au monde qui s’inscrivent dans la chair, les champs de force qui articulent l’individu à la communauté, les villes qui sont autant de murs, de visages, de portes.

Dylan, traitre à la cause politique ? — Judas, pour toujours (on n’en finira pas.) charge qu’il a toujours refusée mais qui ne cessera jamais de le poursuivre : non, pas de mythe, jamais, pas de réconciliation mystique autour d’un sens organisé. Juste une voix qui dit comment un homme peut marcher au milieu de ruines et rester debout, comment il peut être pour soi-même un passé et un avenir, et pour les autres : dépôt de récits qui seraient l’incessante tâche de nos poètes, pour nous transmettre non pas des messages, mais le monde lui-même : et cela suffit à faire de ces chansons autant de luttes.

Dylan, un alphabet, et un monde — c’est-à-dire dans sa plus grande exigence, a Political World.



arnaud maïsetti - 11 avril 2011

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[1_Lire, à propos du concert et de ces polémiques, quelques articles qui en parlent le mieux : sur le site du Guardian, et sur celui de l’Examiner, en forme de lettre ouverte au New York Times

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