morsures à l’appel du temps
12 avril 2011



Suck Young Blood (Your time is up) (Radiohead, ’Hail To The Theif’, 2003)


Ai-je le pouvoir de mourir ? Un Coup de dés jamais n’abolira le hasard est comme la réponse où demeure cette question. Et la « réponse » nous laisse pressentir que le mouvement qui, dans l’œuvre, est expérience, approche et usage de la mort, n’est pas celui de la possibilité — fût-ce la possibilité du néant —, mais l’approche du point où l’œuvre est à l’épreuve de l’impossibilité.

Maurice Blanchot, L’espace littéraire


Semaine d’écriture loin de la ville, enfin. Semaine après la ville quand tout commence après elle. Et cependant : manque de temps, de ce qui conduit d’une minute à l’autre et qu’on appelle le temps, qu’on appelle faute de mieux le manque de temps, qu’on appelle en criant jusqu’à s’ouvrir les lèvres, qu’on appelle et qui ne vient pas, qui ne vient que sous la forme d’un cri rouge qui fait les visages se tourner sur nous le soir qui tombe, ou en plein jour les lampadaires allumés (c’est la ville entière qui cherche un homme par ici ?), manque qui ne nomme que le retard qu’il faut pour rejoindre une minute à l’autre, ce qui d’une minute à l’autre peut arriver, il faut se tenir prêt, arrive déjà, on est si prêt tellement que, est déjà arrivé tant qu’on l’explore et qu’on saigne, alors manque de tout ce qui fabrique du temps dans l’épuisement : une bougie brûle en se brûlant, se produit et s’efface à force de se faire, et toujours ce manque qui creuse en soi les parois vitales qui font mourir et se taire, dans lesquelles parler où vivre ce qui manquera.

Quel que soit le choix que je fais d’occuper le temps, c’est toujours pour mieux tourner le dos à d’autres part de la vie demeurée dès lors et pour toujours inoccupée, dans le désœuvrement prophétique de toutes choses laissées à l’abandon, marée morte d’être descendue jusqu’à moi : quand je me baisse pour ramasser la vague, je n’ai que du sable, et des peaux mortes de coquillages échouées, la vague est repartie, elle, la vague est remontée puisée à sa propre source l’élan qu’il lui faudra pour ne pas cesser de mourir jusqu’à moi encore — et déjà je ne sais pas si je parle de Lacanau, de la ville, du mouvement du poignet et de l’esprit qui écrit, du corps qui va en soi désirant et en l’autre, désirant, du corps que rien n’épuisera jamais dans le désir de s’épuiser.

Échec aux écumes vives d’avoir pu traverser tous les kilomètres d’eau pour venir jusqu’ici et mourir. C’est un apprentissage, ces morts qui tiennent à vif. C’est une lutte, qui ne finit pas. C’est de la vie qu’on reprend dans l’état où on la trouve : une vague après l’autre.

Cette semaine, les heures ne compteront pas. D’ailleurs, en rentrant, j’ai trouvé l’horloge arrêtée à une heure précise. J’ai changé la pile. La semaine a recommencé à l’instant. J’ai la nostalgie des siècles où c’était une tâche recommencée de recommencer le temps sur les horloges, en les remontant. Moi, j’ai redescendu la ville, et la côte jusqu’à la mer ; j’ai cette volonté là de ne pas cesser de mourir pour mieux dans la morsure remonter et descendre mon propre corps, le corps de l’autre, qu’il soit : une horloge, un peu de ville, de la mer, du sable sous la dent, dans la chaussure, l’espace d’une page, l’écran qui frappe à la dictée de mes doigts.

Semaine où le temps commence pour moi, d’écriture sans la ville enfin : il faudra être à l’heure que le retard exige.


arnaud maïsetti - 12 avril 2011

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