Semprún | « Une espèce de fatigue de mort »
9 juillet 2011



Jorge Semprún (1923 - 2011) — extrait de Quel beau dimanche ! (1980)


« Tu, te disais-tu, tu es immobile au milieu de la place de la Contrescarpe, au lieu même du partage des eaux, au sommet des pentes qui pourraient te conduire, par l’inertie molle d’une démarche machinale, rêveuse, vers des activités surprenantes incapable pourtant, toi, de décider de l’une ou de l’autre, de te laisser aller à un choix quelconque, saisi par une fatigue renversante et centrale, une espèce de fatigue aspirante, prononçant alors, à haute voix, au risque d’effaroucher les oiseaux, ou bien, au contraire d’attirer l’attention de quelque femme au visage lisse, subitement tournée vers toi, défaite et possessive, déjà, ses yeux fébrilement avides à t’entendre prononcer à haute voix ces paroles d’Artaud, qu’Artaud avait écrites, des années auparavant, dans la seule intention, innommée, obscure sans doute pour lui-même de décrire ton état physique — le tien, nul autre que le tien — les paroles de cette Description d’un état physique qui ont été, au cours de ce printemps de 1942, la rengaine incantatoire et non dépourvue de conséquences de ta vie : Les mouvements à recomposer, une espèce de fatigue de mort, disais-tu alors à haute voix, pour en finir avec cette fatigue de commencement du monde, la sensation de son corps à porter, un sentiment de fragilité incroyable, et qui devient une brisante douleur, disais-tu de plus en plus fort, dans un vertige mouvant, une espèce d’éblouissement oblique qui accompagne tout effort, une coagulation de chaleur qui enserre toute l’étendue du crâne ou s’y découpe par morceaux et tu retrouvais, ayant dit ces mots, les ayant prononcés d’une voix suffisamment claire et forte pour effaroucher les oiseaux de ce lieu théâtral, vide, tu retrouvais la force de bouger, ô miracle ! un doigt d’abord, une main, un bras, l’épaule droite, les muscles tendus le long de la colonne vertébrale une jambe, et l’autre, tout le corps, dans un mouvement comparable, te disais-tu, à celui d’une naissance, ou d’un éclatement végétal, qui estompait provisoirement, sans doute pour l’avoir nommée, débusquée soufferte jusqu’au bout de la souffrance, l’angoisse nue de tout à l’heure des muscles tordus et comme à vif, le sentiment d’être en verre et brisable, une peur, une rétraction devant le mouvement et le bruit, et tu laissais ce mouvement naissant se propager, t’arracher à l’immobilité maternelle et moite d’il y avait un instant, tu le laissais te porter en avant, dans la certitude éblouissante pourtant, quoique indolore désormais, que cet état physique se reproduirait, que cette espèce de fatigue de mort serait le sel de ta vie. »


arnaud maïsetti - 9 juillet 2011

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