pour décrire la fatigue
9 juillet 2011



« Il y a un fatigué qui arrive chez un autre fatigué, et il lui dit d’entrer, il reste près de la porte, il est fatigué et c’est aussi un homme fatigué qu’il accueille. La fatigue qui leur est commune ne les rapproche pas, comme si la fatigue devait nous proposer la forme de vérité par excellence, celle que nous avons poursuivie sans relâche nous donne vie, mais que nous manquons nécessairement le jour où elle s’offre précisément parce que nous sommes trop fatigués. »

Maurice Blanchot (’L’Entretien infini’)


Suite No. 5 in C Minor : Sarabande (Jean-Sébastien Bach — suites pour violoncelle)

Cette espèce de fatigue, d’insomnie continuelle, celle qui saisit le matin après la nuit blanche, celle qui empêche de dormir, ce miracle de ne pas dormir malgré tout — ce serait cela, franchir : écrire, passer comme d’un côté à l’autre, non pas seulement passer de l’autre côté, mais envisager les circulations : ce serait cela, oui, qui tiendrait debout, verticalité de vivants, fatigue qui lancerait la main, celle qui va écrire quand l’autre, reposée sur ton visage, viendrait arracher ce qu’il faut pour le dire, juste ce qu’il faut, le reste m’appartient, tu viendras fermer les yeux sur cela, et dehors les toits de la ville nous dévisagent, seulement eux.

C’est toujours dans ces états de fatigue que je sens le poids de mon corps, celui que je possède et non celui que j’habite, celui qui m’encombre bien souvent ; oh ! comme allongé je ne l’éprouverais pas (seulement l’herbe sous la tête, l’ombre de l’ombre par dessus les nuages qui ne passeront plus), la fatigue tire à moi l’ensemble des forces qu’il nous reste pour passer, franchir, écrire, lentement passer d’un corps à l’autre, pour seulement dire : ceci, qui reste à dire, encore.

Alors, est-ce bien ainsi — je suis seulement un fragment épars de cette fatigue qui me tue, lentement jusqu’au dernier jour — dans l’espace ouvert, toute cette vie qu’elle permet cependant : suis-je assez fatigué pour l’être et m’y livrer ; me convaincre que je suis, pour un peu, sa source — dans la chambre noire, quand les corps se frôlent, c’est de fermer les yeux —, je pense une dernière fois à ce qu’il aurait fallu écrire pour décrire la fatigue, celle qui seule donne l’incitation d’écrire (le manque, le désir).

Il y a quelques cheveux sur le clavier, sur lesquels je frappe, tendrement, avec toute la violence possible qu’exige en moi cette fatigue noire et blanche en laquelle j’entre peu à peu pour ces prochaines semaines, en laquelle j’entre comme un corps dans l’eau froide, eau qui vient me rejoindre et que je rejoins jusqu’au centre de la mer où les eaux se partagent —

arnaud maïsetti - 9 juillet 2011

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