mes fantômes, plus désirables
12 août 2011




Back Of Your Head (Cat Power, ‘Moon Pix’, 1998)

Stands alone in most walks of life / Walks alone in most walks in life

… devant cette photographie jaunie dans son cadre de peluche ai-je jamais pu me glisser, tarot mêlé au jeu du rêve, entre les feuillets de mon lit sans songer au jour où — sans âge comme un roi de cartes — familier comme le double gracieux des bas-reliefs d’Égypte — plat comme l’aïeul sur fond de mine de plomb, à la belle chemise de guillotiné, des albums de famille — désossé comme ces beaux morts des voitures de course dont le cœur se brise de se réveiller trop vite au creux d’un rêve splendide de lévitation — je retournerai hanter ma parfaite image. »

Julien Gracq (’Written in Water’, de Liberté Grande)


Dans le dos, toute cette masse inanimée du monde lourd de chaleur d’avoir été porté d’une année sur l’autre, d’une saison, et déposé ici même : ma propre rue où vient s’agréger quelque chose comme – des sacs de plâtre et de ciment et de béton : mais je laisse tout cela dans le dos comme je laisse, dans mon dos, partir ce train sans moi qui emporte avec lui un fantôme, cheveux pas même attachés, fantôme de moi plus désirable encore que mon corps, ce corps laissé là, laissé en grande partie pour seul.

Oui, cet été comme tous les autres, j’ai cherché les images justes de ma mise en demeure ; je n’ai pas cherché longtemps. L’an dernier, c’était cette route qu’on détruisait – les deux voies, on les remplaçait par un sens unique et on pavait. On pave encore. Un soir, je passai devant cette route (je l’ai dit : cette route ne mène vraiment nulle part, elle ne sert qu’à joindre deux axes qui n’ont pas besoin d’elle pour se joindre de toute manière plus bas, dans la ville), j’ai vu qu’on éventrait le centre de la voie pour la pose des pavées. Et sous la surface lisse de l’asphalte, on retirait, enfoncés dans la profondeur, des pavés plus anciens – sans doute mémoire d’un autre temps de la ville : d’une autre ville. En passant, un peu écœuré, un peu trahi : jeter un dernier regard à ce qu’on enlevait et remplaçait à l’identique, mais neufs et plus taillés, et qu’on ira poser dans la régularité du géomètre, avec le fil à plomb ou d’autres vulgarités. Il me fallait donc une autre image.

C’est plus proche encore de chez moi : cet hôtel qu’on refait entièrement : pas seulement les façades mais les intérieurs – les meubles ont été vendus durant des semaines dans une petite salle au rez-de-chaussée – tout doit disparaître et tout a disparu. À l’intérieur, c’est un sarcophage vide. Je regrette de n’avoir pas pu prendre de photos quand, de la rue, je pouvais encore voir les murs à nu avec les câbles, la grande dalle grise et de poussière qui sert de plancher.

Dans le dos tout ça : je n’ai, de là où je travaille, dans cette pièce où j’écris, que le bruit de fond des travaux qui me parviennent : des coups irréguliers, forts, dès l’aube jusqu’à la nuit tombée. La nuit tombe ici comme la Maison Usher. Mais au ralenti. Chaque jour apporte son lot de cailloux, il en vient des tonnes. D’autres tonnes suivent rapidement. Des sacs arrivent on ne sait d’où, se vident, se remplissent, repartent ailleurs, plus loin, se vider (mais où ? un cimetière pour les cailloux ? Pour quel Pardon ?) ; acharnés, on creuse dans la pierre pour renouveler l’hôtel. Viendra le moment où on retirera les échafaudages. Toujours le même paradoxe depuis la barque de Thésée sans doute : est-ce que ce sera le même hôtel puisqu’on aura tout remplacé. Le nom ne suffira pas. Est-ce que ce sera le même lieu.

Bien sûr, je ne sais pas qui de l’hôtel, des ouvriers, de la route qui y conduit, du bruit, de la chaleur, (et du train) je suis, moi, dans ce jeu de tarot infini battu contre moi (je suis la soif, évidemment), ce jeu qui raconte mon histoire telle que je ne saurais la dire, ni la comprendre – c’est pourquoi sans doute je l’écris. On ne saura jamais qui a été raconté par qui ; le tarot n’admet pas de vainqueur, de vaincu (ou de triche) – et pourtant, je sais bien que je suis, moi, le vainqueur et le vaincu de cette triche.

J’ai en moi la lourdeur de la journée, le poids de ce train qui quitte la gare, tire à lui, toute la ville et davantage – tandis que, ici, immobile, je demeure.


arnaud maïsetti - 12 août 2011

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