dans les déchirures du ciel
31 août 2011



Blue Skies (Lady & Bird, ‘The Ballad of Lady & Bird’, 2003)

Blue skies are in the middle of a winter storm /
While your blue eyes are looking at me like before

Et le bruit éternel des roues en folie dans les ornières du ciel

Blaise Cendrars (Prose du Transsibérien)


Parfois, la couleur passée des choses sur moi ; je pense : c’est ainsi que les choses meurent. Quand je ne me souviens plus d’un visage, je le remplace par un autre, que j’invente. Est-ce possible de faire cela avec sa propre vie. Sa propre voix. Sa propre écriture qu’on laisserait, sur le bord d’une aire d’autoroute, ou dans la chaleur d’une voiture mal garée – et on irait. Est-ce possible. On la retrouverait la peau sèche, vidée d’eau, dans la soif de la soif. On pencherait légèrement la tête sans la reconnaître, et on irait. Parfois, dans l’esprit, ces envies d’abandon – se laisser passer à cette couleur, qu’on en finisse enfin.


Et derrière les plaines sibériennes,
le ciel bas et les grandes ombres des Taciturnes qui montent et qui descendent

Rejoindre une fois pour toute les variations que commet le ciel, quelque part quand il s’efface, qu’il produit cette espèce de vie lointaine que je voudrais mienne tellement. Au pied des arcs-en-ciel, un peu d’argent, dit-on. Un billet de banque. Mais de quelle monnaie. Ici, ils ont réglé le problème : en changeant de monnaie. Pour quelle autre raison ont-ils changé de monnaie. Cette espèce de vie lointaine que je voudrais, tellement, mienne s’éloigne encore quand le jour tombe comme sous le rasoir les cheveux morts de la nuque, et que se lèvent quelque part d’autres vies que moi. J’ai ces colères, parfois.


Le ciel est comme la tente déchirée d’un cirque pauvre dans un petit village de pêcheurs

Oui, des envies d’abandon, non pas d’ailleurs seulement. Un soir, avancer vers tel arc-en-ciel, je sais bien que les lois de la physique et de l’optique sont contre moi, que je ne ferai, en avançant, que l’effacer, que je ne pourrais, en l’approchant, que le dissoudre, et que jamais ne me trouverai au pied de sa couleur et tendre la main pour le toucher. Mais je ne marche pas ici pour, tendre la main, toucher ; si je marche, c’est peut-être aussi pour dissoudre à chaque mètre la vision du réel en avant, et la fabriquer de mon propre pas : derrière moi, les couleurs passés d’une ville que je ne reconnais plus ; et le bruit du train qui va partir, qui m’attend.


Dans les déchirures du ciel, les locomotives en furie

arnaud maïsetti - 31 août 2011

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