Koltès | « personne ne saura jamais qui a aimé qui »
21 septembre 2011



Pages arrachées au hasard (ou presque) : La Nuit juste avant les forêts (p. 33-37) : Mama ; le pont ; rejoindre et ne pas rejoindre ; aimer (mais qui) ; écrire sur les murs ; traverser autant de ponts que de jours (trente-et-un) ; écrire encore : écrire de nouveau cette écriture sur les murs pour appeler davantage mama, ailleurs, sur d’autres berges ou sur des ponts où seul est possible le désir réalisé puisqu’entre deux rives, c’est habiter toujours l’entre-deux des choses : midi est trop plein d’évidences pour elle qui s’y ennuie évidemment – mais de l’autre côté de midi, minuit fouille le fond de l’eau où s’altèrent les visions de la ville tremblée où l’on peut voir son propre reflet sans besoin de visage ou de nom : il y a des ponts qu’on ne franchit pas pour la seule joie de voir ceux qui passent passer, peu importe la douleur et la folie d’écrire un nom sur les murs : écrire sur des pages n’est pas différent : les murs ont l’avantage de figurer d’autres ponts et d’être lus dans le hasard.


[…] lorsque je t’ai aperçu, une fois, deux fois, trois fois, voyant bien de loin que tu étais encore un enfant, alors j’ai tout lâché, le vent m’a soulevé, et j’ai couru, sentant à peine si je touchais le sol, aussi vite que toi, sans obstacle cette fois, pour enfin t’aborder : ne me prends pas, mec, pour un pédé, parce que je cours, que je te prends le bras, que je t’arrête, que je te parle sans vraiment te connaître, mais je te connais bien assez comme cela, mec, pour te parler de cela - une fille sur un pont - que je ne peux pas garder pour moi, – d’ailleurs, est-ce qu’un pédé oserait aborder sans avoir ses moyens, les fringues et les cheveux trempés ? maintenant, tu me vois comme cela, la tête pas très en place (mais cela passera) et du premier coup d’œil, moi, j’ai bien vu que, toi, tu es le genre correct à qui on peut parler : je ne sais pas son vrai nom, celui qu’elle m’a dit n’était pas le sien, alors je ne dirai pas non plus comment elle était faite, personne ne saura jamais qui a couché avec qui, toute une nuit, sur un pont, en plein milieu d’une ville, des traces y sont encore, là-bas, dans la pierre : tu te promènes n’importe où, un soir par hasard, tu vois une fille penchée juste au-dessus de l’eau, tu t’approches par hasard, elle se retourne, te dis : moi mon nom c’est mama, ne me dis pas le tien, ne me dis pas le tien, tu ne lui dis pas ton nom, tu lui dis : où on va ? elle te dit : où tu voudrais aller ? on reste ici, non ?, alors tu restes ici, jusqu’au petit matin qu’elle s’en aille, toute la nuit je demande : qui tu es ? où tu habites ? quand est-ce qu’on se revoit ? elle dit, penchée sur la rivière : je ne la quitte jamais, je vais d’une berge à l’autre, d’une passerelle à une autre, je remonte le canal et reviens à la rivière, je regarde les péniches, je regarde les écluse, je cherche le fond de l’eau, je m’assieds au bord de l’eau ou je me penche au-dessus, moi je ne peux parler que sur les ponts ou les berges, et je ne peux aimer que là, ailleurs je suis comme morte, tout le jour je m’ennuie, et chaque soir, je reviens, près de l’eau, et on ne se quitte plus jusqu’à ce qu’il fasse jour –, alors elle s’est barrée et je l’ai laissée se barrer, sans bouger (le matin sur les ponts, c’est plein de monde et de flic), jusqu’à midi je suis resté au milieu du pont, ce n’est pas son vrai nom et je ne lui ai pas dit le mien, personne ne saura jamais qui a aimé qui une nuit, couchés sur le rebord du pont (à midi, c’est plein de bruits et de flics, on ne peut pas rester, sans bouger, en plein milieu du pont), alors dans la journée, j’ai écrit sur les murs : mama je t’aime mama je t’aime, sur tous les murs pour qu’elle ne puisse pas ne pas l’avoir lu, je serai sur le pont, mama, toute la nuit, le pont de l’autre nuit, tout le jour, j’ai couru comme un fou : reviens mama reviens, j’ai écrit comme un fou, mama, mama, mama, et la nuit, j’ai attendu en plein milieu du pont, et dès qu’il a fait jour j’ai recommencé les murs, tous les murs, pour que ce ne soit pas possible qu’elle ne tombe pas dessus : reviens sur le pont , reviens une seule fois, une seule petite fois, reviens une minute pour que je te voie, mama mama mama mama mama mama, mais merde comme un con j’ai attendu une nuit, deux nuits, trois nuits et plus, j’ai fouillé tous les ponts, j’ai couru de l’un à l’autre plusieurs fois, chaque nuit, il y a trente-et-un ponts, sans comptes les canaux, et le jour j’écrivais, les murs étaient couverts, elle ne pouvait pas ne pas m’avoir lu, mais merde, elle n’est pas venue, et elle ne viendrait plus, mais j’ai continué à écrire sur les murs, et j’ai continué à fouiller sur les murs, et j’ai continué à fouiller tous les ponts, il y a trente-et-un ponts sans compter les canaux, et je ne l’ai plus jamais retrouvée, penchée au-dessus de l’eau, et maintenant, moi, ces histoires-là, cela me sape le moral, parce que cela brouille tout lorsque ça va trop loin, […]


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