vitesse et précipitation
21 septembre 2011




Après deux mois, je retrouve ce train à même place, monde dehors à même vitesse, mais paysage intérieur méconnaissable : ce qui a changé, impossible de le dire. La distance est la même mais pour rejoindre, impression d’en faire davantage ; le soleil est plus lent aussi. La vitre est sale ; derrière elle, le jour se lève malgré tout, par habitude sans doute : je le vois bien.

Lorsque je prends note sur l’écran de tout ce jeu en moi entre ce monde coulissé à main gauche, les livres à droite sur la table, et les lignes que j’aligne peu à peu devant moi pour dire à la fois le monde et les livres, des correspondances jouent, évidemment. Je sais bien que ces phrases n’ont pas le même poids quand je les écris dans ce train. Je sais qu’elles n’occupent pas le même volume sur la page, n’emportent pas la même vitesse — mais comment ensuite les accorder aux autres, les lignes écrites seulement au bureau.

Ai-je pourtant écrit deux jours de suite au même endroit, cet été. D’un café à l’autre : un jour il fallait trouver un lieu où s’isoler du bruit ; le lendemain, la page réclamait au contraire ce bruit même que je fuyais et la fraîcheur ; et le lendemain, c’est la chaleur, la lumière, qu’il fallait. (Mais toujours la soif). D’un café à l’autre, donc : et les lignes en portent la trace, oui.

C’est à la taille des arbres qu’on peut dater leur âge ; un cheveu fait descendre en lui la mémoire de plusieurs mois, centimètre après centimètre ; et le train qui s’éloigne avec moi creuse dans mon corps d’autres dépôts, m’impose un précipité de phrase qui exige.

Quand de la phrase dépend la force de la pensée (ou son absence), et qu’elle ne dépend que de la forme d’un nuage, d’une vitesse plus ou moins atteinte, d’une lumière qui se pose ou non sur la main, je reste toujours à la fois accablé par tant de fragilité, et sûr d’être confiée à des hasards qui seuls parmi le chaos éparpillé des choses savent où ils vont, accordent à chaque moment de cette fragilité la force nécessaire pour se survivre à elle-même, et passer.


arnaud maïsetti - 21 septembre 2011

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