des beautés singulières
8 octobre 2011




Assis au bord du fleuve dans le noir qui nous entoure, de la lumière soudaine, qui passe sur nous et s’éloigne pour laisser la nuit de nouveau, avant que d’autres lumières s’approchent et nous éclaboussent, puis le noir agit comme un flash prolongé avant le retour de la lumière encore, ça n’en finira pas (cette lumière ne se fixe que sur nos conscience, quand on voudra la prendre en photo, elle ne se laissera pas impressionnée) et ainsi jusqu’à la fin recommencée du monde ; il nous faut du temps avant de comprendre que la lumière qui ne cesse pas de nous éblouir et de nous manquer vient des bateaux en contre-bas qui passent, lancent un peu de jour sur le mur derrière, et s’en vont, l’eau devant remue un peu sa noirceur, en surimpression d’un courant qui va, en amont en aval, de sa force résolue vers moi,

une opacité mate et tremblée aux reflets desquels les tours de la ville sont secouées, on voit par transparence des pyramides se dresser à la surface, où la lune est une étoile de plus, images inversées d’un autre désir, d’un autre ailleurs ; par dessus tout ce jeu des ici et maintenant insensés, ce ballet de lumière et d’ombre incessant au rythme du passage des bateaux tous projecteurs braqués fait apparaître sans cesse son visage, ou le fait sans cesse disparaître, comment savoir, la nuit puis la lumière, pure l’une et l’autre, viennent et s’effacent sur nous, qui parlons de plus en plus bas, à toi la chaleur et à moi le froid, comme si du jour ou de la nuit nous nous étions échangés les énergies fondatrices, le temps a tellement de prise sur moi ; quand le type s’avance, encapuchonné, titube lentement vers nous, un mouvement de recul qu’on partage, les premiers mots inaudibles, comme il tend son portable, on comprend qu’il nous demande quelque chose – de lui écrire quelque chose, d’écrire quelque chose –, qu’est-ce que j’aurai pu lui écrire, et pourquoi moi,

je n’ai pas le temps de composer le roman que je lui aurais rédigé en quatre mots, un autre s’approche, le brutalise d’un seul regard qu’il ne posera jamais sur nous, l’éloigne sur le banc voisin, les bières qu’on aligne comme plus loin, là-haut à Montmartre (oh, penser à ce qu’on boit, et pourquoi : oublier sans doute, ou est-ce pour se souvenir du temps qui précède la toute première heure), et toujours entre nous et le fleuve, sur les murs derrière, tout au long des quais, la lumière qui nous longe, frôle nos cheveux mal emmêlés qui viennent se confondre dans cette nuit aux folies passagères, des beautés singulières, inapprochables.


arnaud maïsetti - 8 octobre 2011

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