Koltès | Lettre d’Afrique
1er novembre 2011



Une des plus belles et des plus importantes lettres de Koltès – envoyée d’Afrique, Nigeria, l’hiver 1978, lors de son premier voyage là-bas.

Lettre récit, lettre politique, lettre rêve : grande lettre d’ailleurs.

Je reparlerai de cette lettre dans mes carnets, parce qu’elle est un point de bascule décisif. Koltès va avoir trente ans. Il vient d’écrire La Nuit juste avant les forêts. Quand il reviendra d’Afrique, il écrira Combat de nègre et de chiens. Puis toutes les autres grandes pièces, de Quai Ouest à Roberto Zucco, en passant par Dans la Solitude des champs de coton, et Le Retour au désert (voilà pour l’ensemble de ce qu’on appelle l’œuvre).

Dans cette lettre déjà, tout est là. Non qu’il faudra ensuite déplier l’expérience seulement : mais ici s’affronte une expérience du réel fondatrice d’un rapport à l’histoire et au monde qui engagera tout le reste.

Cette lettre n’a pas de nom, mais il est d’usage de l’appeler : la lettre d’Afrique, alors qu’il y en eut tant d’autres. Ici, l’Afrique est peut-être le nom d’un rêve (qu’il formule à la fin de la lettre), et d’une décision, celle d’écrire depuis l’expérience de cette terre, pour se mesurer à sa violence et sa beauté :

Je savais bien que tant de beauté réunie me ferait perdre pied.



à Hubert Gignoux

Ahoada, le 11 février 78

Camarade,

Il m’arrive de craindre une vraie fatalité de l’histoire sur les destins individuels : suffit-il d’une option intellectuelle (même doublée de militantisme) pour que son propre destin soit changé ? – ou : suffit-il d’être communiste pour être dans le camp révolutionnaire ?

Quelle cohérence, quelle solidarité, quelle absence d’antagonisme espérer entre l’économie d’un pays riche même socialiste, et les intérêts des “ pays prolétaires ” ? La classe ouvrière française est-elle révolutionnaire dans la lutte des classes mondiales ?

Il m’arrive de craindre de ne plus comprendre grand-chose dans la marche de l’histoire…

Te voilà condamné, au nom de notre si ancienne camaraderie, à subir quelques pages d’incohérents bavardages – incohérents parce qu’écrits à l’heure de midi, heure où il faut se réfugier dans la très relative fraîcheur des maisons, heure où le corps, dans lequel se calment provisoirement toutes sortent de dérèglements, plane dans un état de bizarre étourdissement (non sans volupté…) ; bavardage auquel la seule excuse que je peux te proposer est l’éprouvant mutisme auquel je suis forcé ici – non pas l’obstacle de la langue, qui est un des plaisirs de l’étranger auquel je suis le plus attaché, mais plutôt celui de parler la même langue (grammaire et vocabulaire) que les néo-colonialistes avec lesquels je suis mêlé, et, à cause de cela, de ne pouvoir ouvrir la bouche… le vocabulaire et la grammaire étant le seul terrain qui nous soit commun.

L’image qui me vient, la seule qui me rassure un peu, est celle de la promenade du soir, où je marche seul dans l’enceinte du camp fermé de barbelés à hauteur d’homme, sous les bougainvilliers, frôlant de temps en temps une ombre accroupie et la tête penchée vers le sol comme un plant, le visage effleuré d’araignées suspendues, avec au-dessus des vols tournants d’éperviers qui se croisent. Les cinq premiers jours furent assez terrifiants : débarqué à Lagos, personne n’était prévenu de mon arrivée – ma lettre est arrivée ici en même temps que moi -, et après deux heures éprouvantes de contrôle dans le minuscule aéroport, étuves encombrée et bruyante, j’appris d’abord qu’Ahoada, ma ville de destination, était distante de plus de huit cent kilomètres, sans argent pour prendre l’avion, sans train ; et, après que quelques blancs serviables et attentionnés m’eurent par un long sermon mis en garde contre tous les risques de vol, d’assassinat et autres friandises qui m’attendaient si je voyageais seul, puis planté là, sans un regard, pour rejoindre leurs grosses voitures américaines, je suis sorti en me protégeant la tête de mon sac, et vu d’abord ceci :

Sur le terrain grouillant de monde qui s’étend devant l’aéroport, une voiture vient d’en accrocher une autre. Attroupement, cris, désordre ; arrive la police en force. Trois flics sortent le chauffeur qui pleure de sa voiture, le mettent à sa mèreenoux, et le frappent à tour de rôle de leur cravache, et recommencent, au milieu d’une foule mi-hilarde, mi-distraite, et le sang coule dans le sable.

Là, j’ai vu passer un camion portant l’enseigne de la société où travaillent mes amis ; j’ai couru, lui ai barré la route, je me suis littéralement jeté dans les bras du chauffeur noir qui riait. Ce ne sont pas les barbelés, élevés à hauteur d’homme, et les gardes armés à l’entrée du camp qui, le soir, me rassurent. Avant de rouler, de chantiers en chantiers, dans les camionnettes blanches, j’ai descendu un matin le Niger jusqu’à la lagune, puis jusqu’à la mer, pour quitter Lagos par la voie la plus sûre.

Tu peux me croire : je suis le premier à être convaincu de la futilité et de l’inutilité des voyages. En dehors de l’excitation, d’une certaine griserie – mais de celles que l’on peut provoquer un soir quelconque d’automne sur les bords de la Seine -, un voyage en pirogue sur le Niger donne seulement cet amusement superficiel qu’est l’impression de se balader dans un dépliant d’agence aérienne sur les dernières coutumes nègres : ne manquez pas d’admirer les bronzes du bénin, savez-vous qu’il existe encore quelques marchés de viandes humaines ?- cases, cocotiers et petits noirs ; Banania, pensai-je sur la pirogue. Et c’est certainement à Tintin au Congo, ou à quelques réminiscences des passages de virils missionnaires faisant, dans mon enfance au collège, conférences avec diapositives, que se bornerait toute ma perception – sauf le poids non abstrait de la température, et le fourmillement indiscutablement réaliste de tous les poux du continent africain qui se sont donnés rendez-vous sur mes jambes pour faire du tam-tam – si mon regard, guidé par cette perversion fondamentale qui, dieu merci, ne connaît pas les climats, et que la moiteur tropicale n’assoupit pas, n’était guidé tout à coup vers l’arrière où se tient le rameur, et ne se posait, plein d’inavouables songeries, sur lui, jusqu’à ce que le rythme normal et impératif qui règle ce langage silencieux…

(il faudra bien un jour que je découvre à quelle mesure du temps se rattache ce rythme contraignant qu’imposent aux rapports le parti pris – ou la nécessité – du silence ; choisi un étranger (étranger = qu’aucune autre forme de langage ne t’a jamais lié à lui) et regarde-le : la multitude de significations que prendra ton regard au cours du temps, de seconde en seconde, se transformant sans cesse, et selon qu’il te regarde ou non, l’infinie variété de combinaisons de sens !) … le rythme, disais-je, qui règle le regard de l’un à l’autre, jusqu’à ce que, donc, il n’amène un sourire (un de ces exceptionnels sourires, et qui rendent heureux !) sur le visage du rameur, après lequel, toujours mené par cette terrible règle du temps, plus terrible encore du fait que rien ne la trouble, sauf le bruit imperceptible de la rame sur l’eau, je suis obligé de détourner comme incidemment mon regard, (tandis que le temps suffisant pour un sourire de rameur à passager a été poussée aux extrêmes limites), et que le temps, même ralenti par la température et la tropicalité, décide que sans doute je pense à autre chose ou ne pense à rien, et il me faut attendre le temps nécessaire pour que l’on ait, et lui, et moi, oublié ce regard pour en oser un autre. Cependant, moi, je n’oublie pas ; je passe de l’un à l’autre soutenu par le souvenir du visage du rameur, et je m’efforce à ce que l’espace obligatoire entre deux regards autorisés n’ait pas le temps de le dissiper, pour me laisser ainsi, un temps incalculable, le regard sur l’eau, inutile, et le sens de ma présence, à cette heure, dans une pirogue, sur le Niger, incompréhensible.

Je savais bien que tant de beauté réunie me ferait perdre pied, et si je la consomme à dose infinitésimales, en France, ici, où elle s’offre à mon regard, et à mon regard seulement, dans une telle proportion, je sens la fermeté de mon jugement être ébranlée, je sens sourdre en moi des éléments obscurs et douteux, enfin : je sens bien que, à l’envers, je risque de reconnaître l’héritage honteux des années noires du colonialisme : je suis tant tenté de reconnaître la supériorité de la race noire sur la race blanche ! Alors, je me contiens, j’affirme ma lucidité, je ne sanctionne pas par une opinion mes impressions esthétiques, je refoule toutes ces choses le plus bas possible, je les emballe hermétiquement et mets les pieds dessus en disant : “ Tout cela, c’est des histoires de cul ” Mais je demeure rêveur : tant de choses sont des histoires de cul. Je crains d’avoir emballé la politique dans le même paquet, et me voilà obligé de tout redéfaire pour y voir clair. Oh, si tu voyais comme je vois, marchant sous les bougainvilliers, celui que je vois de ma fenêtre marcher, à peine vêtu d’une chemise (et dans le soleil sa peau et ses yeux phosphorescents comme les statues lumineuses [1] des vierges de Lourdes dans la nuit !), le soir quand tu marcherais seul, tu prendrais aussi dans tes mains la branche mauve et rouge du bougainvillier, et tu la casserais avec tes lèvres ; tant ces fleurs sont belles ; elles n’ont pas de parfum.

Ainsi donc, la seule perception qui empêche que le voyage ne me vide totalement de ma substance et me réduise à l’état d’image sur diapositive, c’est cela même qui me renvoie à cette perversion qui, sous d’autres cieux, me pousse à roder dans les profondeurs du drugstore Saint-Germain, - perception ô combien douce et cruelle, dont la cruauté est doublée ici de l’interdit…

Pourquoi moi, dois-je, aujourd’hui, payer le prix d’un siècle d’histoire imbécile ? A qui réclamer ma réhabilitation ? Quel témoignage produire ?

Si l’interdit n’était pas si profond que ni le nègre, ni le blanc, assis l’un à côté de l’autre, un matin, sur le pas de la porte, et qui se sourient, n’y peuvent rien et le savent, je voudrais du moins qu’un miroir lui renvoie mon regard, comme je devine le sien, que je pose, du pas de cette porte, sur la piscine à quelque mètres devant, autour de laquelle quatre ou cinq femmes rougies et grasses s’adonnent au culte hideux de leurs corps ridicules.

Mais : la table sur laquelle j’écris est placée devant une baie vitrée donnant sur une terrasse ombragée. Là, dans l’ombre, comme barrant l’entrée, - ses genoux sont repliés sur son ventre, un bras soutient sa tête, tandis que l’autre, de minute en minute, chasse mollement quelques moustiques – dort la future révolution.

Les puits de pétrole font de gigantesques ciels rouges dans le ciel. Les multinationales ont leurs immenses buildings qui écrasent Lagos et Port-Harcourt. La général Olesegun, chef de l’Etat, envisage de placer des militaires comme surveillants dans les établissements d’enseignement secondaire “ pour y rétablir l’ordre ”. – Mais la moyenne d’âge est de quinze ans, des syndicats se créent, l’ouvrier noir regarde l’employeur blancs avec d’autres yeux, dit-on ; et enfin, le degré de prolétarisation maximum est atteint, et une immense impression de force se dégage des groupes d’ouvriers, à l’heure de la pose, assis en rond sur les machines. Chaque camp semble dessiné aussi précisément que sur un plan, dans la lutte des classes, et l’on ne traverse pas un chantier sans la profonde impression de l’imminence de la révolution, violente, sans doute, sous les ciels rouges des puits de pétrole.

Mais : c’est là qu’est la dérision. Je sais, de l’avoir vu faire, qu’il me suffirait de tendre le bras et de frapper au carreau pour qu’Elle se lève brusquement, pousse la porte vitrée, et dise : “ Yes, master ? ”

Et la perspective seule de cette possibilité me remplit de peur de ce corps endormi.

Avec, dans le dos, la moquerie bruyante des oiseaux, rythmée par le bruit de la rame et plus secrètement, par la loi du regard permis et du sourire rituel – et désormais, entre chacun, je ne perds plus mon regard sur l’eau, mais le laisse traîner avec le masque de l’innocence vers les pieds, ou la main, du rameur, comme si je regardais au-delà ; pourtant, c’est bien le pied et la main que je regarde – (et les perroquets auxquels nulle singerie humaine n’a été apprise ont un langage blessant dans votre dos), la pirogue atteint l’infinie lagune du delta du Niger.

L’oppression permet de croire en la capacité infinie de la révolte de l’homme ; à mesure que la liberté lui est donnée se prouve sa totale impuissance : ce langage réactionnaire est la base, semble-t-il, de toute conversation politique ici. Les dollars du pétrole ont achevé ici l’œuvre du colonialisme anglais ; la corruption est à la base de tous commerces ; le choc de la technique a troublé les esprits.

Chargé d’arbitrer un conflit entre deux employés africains, un blanc fit jurer devant dieu, et sur la tête de ses enfants, de sa sincérité à l’un des deux : l’autre alors s’approcha de sa voiture, ouvrit le capot, et défia l’autre : “ Non pas dieu, ni ses enfants, mais qu’il jure sur le moteur de sa voiture. ” Il refusa et reconnut ses torts.

Les hommes au pouvoir sont les valets avoués de l’impérialisme américain. La fraternité africaine semble davantage une complicité entre dictateurs. La condamnation de l’apartheid est aussi formelle de la part du pouvoir nigérian que de celle de n’importe quel pouvoir occidental, et mesurée à la mesure américaine ; pourtant le Nigeria, économiquement le plus puissant des Etats africains après le Sud, serait en mesure d’exercer un poids terrible. Les coups répétés, portés par le colonialisme d’abord, par sa digne fille la dictature ensuite, aux cultures locales permettent maintenant à tout à chacun d’affirmer qu’aucune culture n’a jamais existé, et que la seule morale fut toujours ici celle du profit et de la corruption.

Des recherches approfondies ont cependant mis à jour une civilisation datant du V° siècle avant J.C. jusqu’au III° de notre ère, la civilisation Nok, dont la perfection des techniques, de l’art et du système de gouvernement équivaudrait à celle de l’ancienne Grèce.

Ne faut-il pas qu’elle ait été soumise à un rude choc et à une perversion de grande échelle pour qu’une communauté abandonne ses morts aux fossés et à la dissolution chimique ?

Les bords de route sont jonchés de carcasse de voitures jamais ramassées. Lorsque le conducteur et les passagers sont morts – ce qui est souvent le cas, étant donné la vitesse à laquelle on roule ici -, si l’accident se passe à proximité d’une ville, la police déverse sur les cadavres un acide qui réduit les corps à un tas de cendres, et le tout reste comme cela ; si l’accident à eu lieu plus loin dans la brousse, tantôt une bonne âme de passage met le feu à la voiture et aux corps, tantôt recouvre les corps d’une feuille de bananier ; tantôt les cadavres restent au soleil et l’on roule au milieu d’apparitions régulières de corps gonflés exposés depuis des semaines au soleil et aux oiseaux carnassiers.

Quand et comment se réveillera le prolétariat africain ? Où sont et que font les étudiants, l’intelligentsia, les privilégiés non-corrompus ? Quand et où naîtra-t-il un Lénine pour désigner l’ennemi, et donner confiance en sa force à la masse exploitée et habituée à l’exploitation depuis le commerce des esclaves ?

Non, vraiment, la lutte des classes n’est ni une chose simple, ni même prévisible ; les voies de la lutte des classes sont impénétrables ! Comment croire une révolution possible dans les marais de l’incohérence, de la corruption, de la morale (apparente) du profit et de la servitude acceptée. Tout est là pour que l’explosion ait lieu, et l’explosion semble impossible. Les lois des antagonismes sociaux sont si peu mécaniques que… on finit par douter de leur existence.

Je pensais à cela dans la lagune, région qui n’est ni la mer, ni la terre, lieu mystérieux, déroutant, incompréhensible, où il faut, pour s’assurer que l’on est bien quelque part, arracher au passage une motte de terre et l’écraser dans sa main, plonger son bras dans l’eau et ensuite le lécher pour sentir qu’il est salé ; alors seulement, dans cet espace apparemment si abstrait, on peut croire qu’il est à la fois fait de mer et de terre, et qu’à un moment donné, en avançant encore au milieu de l’indécision de la lagune, un jour, on aperçoit le grand large.

(Dans cette longue marche du soir tout autour du camp, que parfois même j’entreprends une nouvelle fois la nuit, et cette nuit même, une troisième fois à l’aube, il y a, malgré les barbelés à hauteur d’homme et les gardes armés, à chaque pas la sensation d’une toile d’araignée qui se dépose sur le visage, qui se déposent une à une en couches successives – pour rassurer – et au retour, lorsqu’on se voit dans la vitre de la porte, il y a comme une auréole de givre dans les cheveux.)

Ainsi, les cinq premiers jours furent cinq jours de presque enfer.

Il y avait la relecture de Lowry, dont le livre tout à coup me semblait une effrayante machine de mort entre mes doigts ; comment, à la première lecture, avais-je pu être ému, d’une émotion comme on en a pour les histoires d’amour ? Cette fois, je ressentais l’incroyable dureté – j’aurais voulu que s’y mêle de la pitié, cette pitié qui fait, des romans les plus noirs de Dostoïevski, quelque chose de brûlant, et qui donne envie de vivre -, mais je trouvais cette fois que la pitié était par Lowry rangée avec tout cela qui est condamné à être broyé et détruit, et jeté dans le ravin – avec un chien paria par dessus.

Ô, la lecture d’Au dessous du volcan, assis dans les cabanes au milieu des chantiers, avec les appels incessants, par radio, d’un chantier à l’autre, et le brouillard rouge soulevé par le ventilateur, qui décolore tout !

Cette lecture dura symboliquement les cinq jours de mon voyage en milieu hostile.

Il y avait l’abominable complicité blanche. Bien sûr, je m’étais réfugié, à mon arrivée, dans les bras de cette société qui, de chantiers en chantiers, me permit de rejoindre Ahoada. Mais quelle humiliation, quelle condamnation à la “ fraternité ” de race, quelle fatalité !

Un soir au club.

Les hommes quittent, chaque lundi, la cité pour gagner leur lieu de travail, souvent situé à une centaine de kilomètres. Ils vivent ainsi en célibataires jusqu’au samedi soir, où ils rejoignent leurs épouses soumises et la cuisine familiale. Le club est leur lieu de loisir, chaque soir, après le travail – sorte de petit bar éclairé au néon, où l’on parle bouffe, cul, nègres, et rêves européens, servis par quelques stewards noirs qui ne sont pas à une humiliation près. Cette réunion d’hommes, qui, toute la journée travaillent ensemble, que rien ne peut unir sauf le goût de l’argent est d’un sinistre que tu peux imaginer. Ce soir-là, j’étais la chose nouvelle et inhabituelle qui délia les langues et fit durer le bavardage jusque tard dans la nuit. On m’abreuva d’informations : qu’il me suffirait d’une semaine ici pour devenir raciste ; que chacun se fait construire sa petite maison dans les Cévennes, à Grands frais, pour “ plus tard ” ; que les femmes nègres sont toutes putes sans exception, pas désagréables, mais que je ne manque pas de me désinfecter après, et que je ne sois pas effrayé la première fois, car elles ont toutes le clitoris coupé et les lèvres du vagin tailladées ; discours racistes d’un niveau d’handicapés mentaux ; totale méconnaissance en politique, certitudes sommaires, convictions aussi violentes et définitives qu’infantiles. Un ancien rapatrié d’Algérie, plein de rancœur et de haine générale, et que je questionnai “ habilement ”, me démontra en un quart d’heure qu’il n’avait rien compris à ce qui s’était passé tout le temps de la guerre d’Algérie et de la décolonisation, que des faits tels que le FLN, discours du général De Gaulle, harkis, OAS sortaient complètement de sa compétence, qu’il ne savait qu’une chose, c’est que le bougnoule avait voulu sa peau, et que lui prendrait un jour sa revanche, et qu’il la reprenait déjà par Nigérians interposés.

Le même jour, un Africain était mort sur le chantier, écrasé par le carterpillar. On m’en mit plein la vue pour me montrer à quel point le fait était banal, presque quotidien, risible, sain, et prouvait à quel degré cette petite société, réunie autour d’un verre, parlant si gaiement entre blancs, était faite d’hommes, durs, expérimentés, souverains, des vrais, quoi.

Alors j’ai bu beaucoup de whisky, en l’honneur du consul et de son désespoir. Par gentillesse, lorsqu’il me conduisit, au matin, vers le prochain chantier, le géomètre décida de prendre lui-même le volant de la camionnette. L’avant comporte trois larges places. Il fit monter le chauffeur sur l’arrière, en haut du toit ; il y est resté en plein midi, avec le soleil tapant à la verticale. Je voyais son visage ruisselant de sueur dans le rétroviseur. Tout le long du chemin, nous devisâmes sur des sujets assez distingués.

Dès mon arrivée sur un nouveau chantier, je me laissais offrir un grand verre de whisky que je buvais d’un trait, et me replongeais dans ma lecture, jusqu’au club du soir.

Monsieur Philip Lambert.

Je n’invente pas son nom. Sa carte de visite qu’il distribue de tous côtés porte, au milieu d’une multitude de références plus fumeuses les unes que les autres, le titre de “ guide saharien international ”. Actuellement, il fait la tournée des chantiers et cités au nom d’un “ club du livre d’outre-mer ”, patronné par le ministère (de quoi ?), et arnaque sans pudeur, en faisant signer des contrats de 8 mille francs nouveaux, promettant livres, cassettes, etc… à un prix supérieur au prix normal ! Beaucoup de talent lui fait faire signer trois ou quatre contrats par jour par les pigeons européens étourdis par son baratin. Au hasard de mon périple, j’ai eu l’occasion de le voir trois soirs, et trois soirs d’assister à son numéro. Dès le premier soir (était-ce mon regard qui me trahissait ? car je me gardais bien de dire un mot !), il me prit à partie. Le monologue dont il me fit trois fois l’honneur, à chaque fois de manière approfondie, consistait en une alternance, sans recherche de liaisons, de vantardises échévelée et d’agressivité féroce. Sans que j’ouvre la bouche sinon pour ponctuer (de manière affirmative) et lui redonner de l’élan, il fulmina contre pêle-mêle les gauchistes qui prétendent à l’égalité des nègres sans en avoir jamais vu, Georges Marchais qui, rendez-vous compte du con, parle de la juste lutte saharaoui, ces femmelettes de métropolitains qui ne savent pas ce que c’est que la castagne, etc. Puis des choses dans le genre : “ Vous savez bien, je suis le fameux guide saharien à qui il est arrivé telle chose dont tous les journaux ont parlé ”, (j’approuve), “ mon rêve aurait été d’être officier colonial ”, (je le comprends), “ l’Afrique me connaît, l’Afrique m‘aime, je suis la preuve vivante que l’Empire français n’est pas mort ”, (j’applaudis), puis il me parle de ses engagements au Tchad, au Sahara, je ne sais plus trop où encore, “ avec l’accord et l’encouragement des hautes autorités militaires ” ; le final était toujours : “ aujourd’hui, je suis le représentant de la culture française en outre-mer ; le français est la plus belle langue du monde ; je suis français et fier de l’être, je méprise ceux qui ne le sont pas autant que moi ”, etc. La culture française avait une manière de parler qui me fascinait. Il prenait un ton assez doctoral, froid, clair, le sourcil froncé, et à peine avait-il achevé sa phrase qu’il souriait brusquement en penchant la tête et en regardant par dessus ses lunettes. Puis il quittait aussi brusquement son sourire pour redevenir fondamental. La culture française a trente-deux ans et en paraît cinquante, elle est grosse, suante, myope, ne dit pas de gros mots, et a une étoile rides tout autour des yeux.

Le néo-colonialisme donne à tous ces hommes et à toutes ces femmes un certain nombre de rides particulières, que je n’ai jamais vu ailleurs, et qui se dessinent à la verticale, du bord extérieur des yeux jusqu’au milieu de la joue, comme une traînée de larmes écartée par le vent.

Voici, pour finir, le rêve que je fais chaque nuit, depuis la première de mon arrivée à Lagos jusqu’à la dernière, hier soir :

Au milieu de ma chambre, à Paris, est un tronc d’arbre tropical, immense. (Ne t’empresse pas de rire : peut-être est-il une symbolique nègre qui règne ici, toute éloignée du freudisme, et dont les clés nous sont secrètes !). Et presque au plafond se trouve cet endroit où les branches rejoignent ensemble le tronc, et forme comme un cœur. Je monte à l’arbre, plonge ma main dans le creux, et en tire un jouet – dont je croyais avoir oublié l’existence mais dont maintenant je me souviens très bien, et qui doit remonter à ma première enfance. Puis, un à un, je tire du fond de l’arbre, puis jette sur le sol, toute une série d’objets très précis, reconnus au fur et à mesure, comme des tranches de vie ; chaque nuit en découvre un nouveau, très enfoui dans ma mémoire, aucun plus tardif que mes douze ou treize ans ; ainsi à chaque rêve revient une période oubliée sous la forme d’un objet ordinaire que je reconnais, comme des accessoires de théâtre que je tire du creux de l’arbre et laisse tomber sur le sol.

Et dans la promenade du soir enfin, le plus exaltant est la rencontre silencieuse, de minute en minute, de l’ombre d’un jardinier accroupi sur la terre, immobile, le front penché, tandis que les ailes immenses des éperviers tournent sans cesse en dessous des tâches, rouges, dans le ciel.

La peine à laquelle je t’ai condamné s’achève là, et le mérite te revient !

J’ai l’excuse de la chaleur, des poux sur mes jambes, et d’une certaine tristesse, sous les Tropiques.

À bientôt. Je rentre début mars, quelques jours à Paris, puis je vais voter dans mon village.

Yours for the revolution.

Bernard Koltès

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